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La détresse des Rohingyas racontée par des humanitaires

Près de 500 000 Rohingyas persécutés ont fui le Myanmar pour le Bangladesh en un mois. Ces milliers de réfugiés ont porté sur leurs épaules leur petit baluchon et trop souvent le poids d'une histoire marquée de violence, rapportent des humanitaires sur le terrain. Le flot ininterrompu de misère devient aussi de plus en plus insoutenable pour le pays hôte, qui accueille toute cette douleur avec très peu de moyens.

Un texte de Marie-Claude Frenette

Matthews Wells, originaire des États-Unis, est conseiller principal d’Amnistie internationale pour les situations de crise et se trouve au Bangladesh depuis une dizaine de jours afin de documenter la situation. Il a été témoin, jeudi, de l’arrivée d’une nouvelle vague d’environ 1000 Rohingyas par bateau.

Les histoires que les Rohingyas lui ont racontées concordent avec les récits rapportés jusqu’à maintenant, selon lesquels l’armée birmane chasse la minorité musulmane (les Rohingyas) du Myanmar en brûlant leurs maisons et même des villages en entier.

Il indique que des images satellites auxquelles Amnistie internationale a accès démontrent la possibilité que des centaines de villages aient été réduits en cendres dans l'État de Rakhine.

Jean-Jacques Simon, originaire de Montréal, est directeur des communications de l’UNICEF au Bangladesh et se trouve sur le terrain depuis quatre mois. Pour lui, il est important de souligner que ces vagues de réfugiés qui arrivent au Bangladesh depuis la fin du mois d’août constituent « une crise humanitaire d’enfants ».

« Il y a plus de 500 000 personnes qui sont entrées, mais certainement 300 000 d'entre elles sont des enfants. Certains ont besoin d’un abri, de nourriture, d’eau, de médicaments, mais d’autres sont aussi laissés à eux-mêmes et ont besoin de protection », décrit M. Simon.

De nombreux enfants sont orphelins ou se sont écartés de leurs parents durant le périple vers le Bangladesh. L’UNICEF a mis en place à Cox’s Bazar dans le sud-est du Bangladesh des « espaces amis » (friendly spaces) sécuritaires où les enfants peuvent jouer ensemble, mais aussi rencontrer des psychologues avec qui partager leur tristesse et les traumatismes qu’ils ont vécus.

« Parce que chaque enfant a droit à une enfance » est d’ailleurs le slogan de l’organisme de protection des droits des enfants pour ces espaces.

Matthew Wells rapporte une autre triste histoire, le genre d’histoires « trop communes ici », dit-il. Il y a quelques jours, une petite fille de 12 ans transportant sa petite sœur de quatre mois lui racontait que toute sa famille avait été tuée : son père, sa mère, son grand-frère et son autre petite sœur. Elle est devenue malgré elle la « chef de famille », fait-il remarquer.

« Le fait que ces gens nous font confiance pour rapporter leur histoire au monde entier, c’est ce qui nous pousse à continuer. C’est sans nul doute l’une des crises les plus épouvantables que j’aie eu à couvrir », affirme M. Wells qui a travaillé pour plusieurs autres organismes non gouvernementaux (ONG).

Sur le plan humanitaire, il est d’avis que l’étendue de cette crise, soit le nombre de réfugiés, la rapidité avec laquelle l’exode s’est amplifié et la nature ciblée de la persécution de l’armée birmane envers la minorité musulmane, ne saurait être surestimée.

Le Bangladesh : déjà pauvre et surpeuplé

Robert Onus, originaire d’Australie, est coordonnateur des urgences pour Médecins sans frontières (MSF). Comme son titre l’indique, il est responsable de la logistique pour les problèmes les plus urgents, notamment les soins apportés aux réfugiés qui viennent d’arriver du Myanmar. À son avis, tenter de décrire de façon juste l’ampleur de la crise dont il est témoin relève de l’impossible.

Selon lui, dans les camps qui étaient déjà en place avant la fin du mois d’août, les installations sont plus convenables. L’UNICEF a même été capable, de son côté, d’y mettre en place des centres d’apprentissage pour les enfants.

Ces camps sont par contre pour la plupart déjà pleins, ce qui a poussé les nouveaux arrivants à installer des abris rudimentaires, loin de la route praticable, sur des terrains boueux, en pleine période de pluies abondantes. Y acheminer du matériel, des vivres et des soins reste très compliqué.

À certains endroits, mentionne M. Onus, des groupes de 20 000 à 30 000 personnes finissent par s’unir pour former de grands habitats. Les ONG s’activent le plus rapidement possible pour y installer des infrastructures de base, comme des toilettes, pour que ces endroits ne restent pas insalubres et pour prévenir l’explosion d’une crise sanitaire.

Aux dires de tous les humanitaires interrogés, les Bangladais accueillent généralement les Rohingyas avec générosité, mais face à l’immensité de la crise, ils ne peuvent simplement pas fournir l’aide appropriée et commencent à être eux-mêmes en danger, affirme aussi un expert en science politique.

« Comme tout le monde, comme nous les organisations humanitaires, le gouvernement a été pris par surprise par cet afflux de population. Imaginez-vous, du jour au lendemain, 500 000 personnes qui arrivent chez vous. Il n’y a personne qui peut se préparer à une telle ampleur », essaie quant à lui d’illustrer Jean-Jacques Simon.

L'exode des Rohingyas du Myanmar vers le Bangladesh

Source : Inter Sector Coordination

M. Paquin-Pelletier explique que le Bangladesh souhaite que des « zones sécuritaires » soient créées au Myanmar pour stopper l’afflux de réfugiés et pour éventuellement retourner les Rohingyas vers le Myanmar.

« Dans le passé, les Nations unies ont organisé le retour des réfugiés au pays, ce qui s’est fait. Cette fois, la situation est plus dramatique. Les villages rohingyas ont été brûlés. Les Rohingyas n’ont plus la citoyenneté du Myanmar. Ils ont même perdu le droit de vote, un des derniers droits qu’ils avaient. »

De leur côté, les autorités du Myanmar mettent en avant le fait que des villages hindous et bouddhistes ont aussi été victimes de violences. L’armée birmane rappelle, quant à elle, les attaques perpétrées par des insurgés rohingyas contre des postes de police birmans à la fin du mois d’août, qui ont fait des dizaines de morts.

Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), 94 % des réfugiés en provenance du Myanmar installés dans des camps et des abris improvisés dans la région de Cox’s Bazar seraient des Rohingyas.

Des hindous et des bouddhistes birmans fuient aussi le pays et sont hébergés dans des camps de réfugiés au Bangladesh.​

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a souligné cette semaine la nécessité d’une « action rapide » pour mettre fin au « cauchemar » des populations rohingyas. Appuyé par la totalité des membres du Conseil de sécurité, il a exhorté les autorités de ce pays à mettre fin aux opérations militaires, à garantir un accès humanitaire sans entrave et à permettre un retour des personnes déplacées.

« Quel est le futur de cette population? Je ne peux pas répondre et je dois me concentrer sur les urgences, mais il s’agit certainement d’une question que ce peuple avec une si petite voix se pose », conclut Robert Onus devant cette détresse.

De son côté, Jean-Jacques Simon d’UNICEF, essaie tout de même de chérir les quelques moments de joie qui ressortent des efforts déployés par l’organisme au sein duquel il travaille. L'UNICEF a annoncé, vendredi, vouloir ajouter 1300 centres d'apprentissage aux 182 déjà existants et fréquentés par 15 000 enfants, selon un système de rotation.

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