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La France a intérêt à s'inspirer du Québec pour promouvoir le français, dit Bernard Pivot

Que ce soit lors du dévoilement du slogan du comité organisateur de Paris pour les Jeux olympiques d'été 2024 ou des événements qui ont suivi le Brexit, la place du français bouge constamment en Europe, constate Bernard Pivot, président de l'Académie Goncourt. Michel Désautels l'a interviewé.

Michel Désautels – Nous vous avons entendu, au cours des dernières semaines sur les ondes de RTL, critiquer le slogan « Made for sharing » du comité organisateur qui souhaite accueillir les Jeux olympiques d’été de 2024 à Paris. Est-ce que la colère s’est estompée depuis?

Bernard Pivot – Pas du tout. Ils sont fous et complètement dingues. D’abord, le français est une langue olympique. Ensuite, Paris est la capitale de la francophonie. Et voilà qu’ils font un slogan en anglais qui ne va pas du tout étonner les pays anglophones. C’est sans parler que ce slogan est nul. [...] Pire encore, il a servi pour des marques de restauration rapide. J’ai protesté sur une radio avec véhémence et, l’après-midi même, le patron du comité olympique français m’appelait pour me dire que le comité était désolé parce qu’il ne s’était pas rendu compte qu’il commettait une gaffe et qu’il y aurait autant de protestations. Je leur ai dit qu’ils ne pouvaient plus le retirer, mais qu’ils pourraient en faire un en français. Si Paris est choisie pour accueillir ces Jeux olympiques, elle pourra retirer le slogan anglais et garder celui en français.

M. D. – Allez-vous être entendu?

B. P. – Je pense que oui, car le comité organisateur sait qu’il a commis une erreur.

M. D. – Est-ce symptomatique d’une sorte d’insouciance par rapport à la langue?

B. P. – Bien sûr que oui. On va prendre quelque chose en anglais parce que ça fait plus jeune, plus chic, plus exotique. Ça fait plus in. C’est terrible. Beaucoup de gens dans les communications au sens large du terme considèrent que s’ils ne mettent pas un peu d’anglais dans leur bafouille, ils ne seront pas assez conquérants, pas assez modernes.

M. D. – Pour quelqu’un comme vous qui êtes promoteur de la langue française, de ses écrivains, est-ce que ce glissement vers l’anglais vous désespère?

B. P. – Oui. Je cite sans arrêt l’exemple du Québec, qui défend son île francophone noyée dans un océan anglophone. Sans aller jusqu’à la même pugnacité – car nous n’avons pas le même tempérament –, on pourrait traduire des mots anglophones comme vous le faites souvent au Québec. Je vais vous donner un exemple : on entend le mot booster sans arrêt, alors qu’il y a quand même des mots français comme activer et encourager. Eh bien, maintenant tout le monde booste. Au Québec, on est vigilants, tandis qu’en France on est mous, on ne réagit pas.

M. D. – Toujours à propos de la langue, croyez-vous que l’école joue son rôle?

B. P. – Ça fait 25 ans que l’école française est en crise. Elle est notamment en crise parce qu’il y a eu des méthodes d’apprentissage du français révolutionnaires qui ont compliqué l’apprentissage. Il y a des querelles qui durent depuis plusieurs années à propos d’un retour des bonnes vieilles méthodes d’apprentissage, que ce soit le par cœur et la dictée. Toutefois, il y a des réticences considérables. Le problème, c’est que les partisans de ces méthodes projettent l’image de gens passéistes.

M. D. – Votre dictée s’est imposée partout dans la francophonie, on s’y préparait autant dans les écoles que chez les familles. Était-ce une manière de jauger la santé de cette francophonie?

B. P. – Le français recule en France, mais progresse en Afrique et dans d’autres pays. Je trouve que l’Académie française ne joue pas son rôle. Elle devrait être beaucoup plus active, beaucoup plus vigilante, elle devrait intervenir beaucoup plus souvent qu’elle ne le fait.

M. D. – Est-ce que l’Académie Goncourt, que vous présidez, a des préoccupations par rapport aux origines des auteurs dans ses discussions?

B. P. – On ne peut pas s’amuser à dire qu’on va couronner cette année un auteur marocain et, l’année suivante, un Français. Il y aurait une dérive du prix Goncourt qui serait néfaste. Notre rôle, c’est de couronner le roman qui nous apparaît le meilleur. Que ce roman soit écrit par un Français né à Paris qui vit à Paris depuis 50 ans ou bien par une Marocaine qui est née au Maroc, comme cela a été le cas du prix Goncourt 2016, remporté par Leïla Slimani pour Chanson douce, alors on est dans notre rôle.

M. D. – Allons ailleurs, si vous le permettez. Votre dernier ouvrage s’intitule La mémoire n’en fait qu’à sa tête. Il s’agit d’une série de courts textes qui nous amènent un peu partout, notamment sur le thème de la mémoire. À cet égard, vous écrivez que vous n’auriez pu être un bon romancier. Pourquoi?

B. P. – Je n’ai pas voulu écrire mes mémoires, parce que celui qui écrit ses mémoires, il oblige sa mémoire à être chronologique. C’est une violence qu’on fait à la mémoire quand on écrit ses mémoires. Je préfère laisser ma mémoire fluctuer au gré des humeurs. À l’occasion, elle est pénible et en d’autres temps elle est joyeuse, professionnelle et familiale. Si je n’ai pas été romancier, c’est parce que je n’avais pas les qualités du romancier, celles de l’œil. Le romancier a un regard extraordinaire. Par exemple, Balzac pouvait décrire avec exactitude un appartement qu’il avait visité 10 ans auparavant. Quarante-huit heures après avoir vécu un lieu, je suis incapable de le décrire.

M. D. – L’Europe ne va pas très bien. D’après vous, est-ce davantage une perception qu’une réalité?

B. P. – C’est une réalité. L’Angleterre vient de quitter l’Europe. Et quelle est la langue de l’Europe? C’est l’anglais. Alors, le pays dont la langue est devenue celle de l’Europe quitte. C’est un peu bizarre. On voit très bien qu’il y a des forces dans plusieurs pays, dont la France, pour quitter l’Europe. Ils se disent prenons nos billes et rentrons chez nous, cela a été un échec.

M. D. – Croyez-vous ce discours?

B. P. – Non. Mon père a été prisonnier de guerre et il a passé cinq ans en Allemagne. Quand il est revenu de la Deuxième Guerre mondiale, il était très pro-européen. Pour éviter une troisième guerre entre l’Allemagne et la France, il faut construire l’Europe. Les jeunes générations ne semblent pas se rendre compte qu’on vit dans la paix en Europe, qu’il n’y a pas eu de guerre depuis 1945 si on fait exception de ce qui s’est passé dans l’ex-Yougoslavie.

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