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La re-ségrégation des écoles américaines, 60 ans plus tard

Rendu en 1954 par la Cour suprême des États-Unis, le jugement Brown v. Board of Eduation aura été une des victoires les plus déterminantes du mouvement des droits civiques américain. L'arrêt historique déclare la ségrégation raciale inconstitutionnelle dans les écoles publiques américaines, et en ordonne l'abolition. Mais plus de 60 ans plus tard, le niveau de ségrégation dans le réseau d'enseignement est alarmant. Mais plusieurs, dont des acteurs-clés de l'époque, refusent de baisser les bras.

Un texte de Tamara Alteresco

En 1960, dans la foulée du jugement Brown, la petite Ruby Bridges va marquer l'histoire en devenant la première Afro-Américaine à intégrer une école primaire réservée aux Blancs dans le sud des États-Unis.

Ruby Bridges n'avait que 6 ans quand elle a monté les marches de l'école William Frantz à La Nouvelle-Orléans, le 14 novembre 1960.

Bien que la ségrégation dans les écoles publiques du sud ait été déclarée anticonstitutionnelle par la Cour suprême six ans plus tôt, ce n'est qu'en 1959 que la Louisiane se plie au jugement Brown.

Ruby Bridges est l'une des cinq élèves afro-américains qui réussissent l'examen imposé aux enfants noirs pour déterminer s’ils ont les compétences scolaires pour intégrer une école réservée aux Blancs.

Quand elle arrive à l'école pour son premier jour de classe, des centaines de parents blancs manifestent, et tous retirent leurs enfants de l'école William Frantz.

Ruby Bridges et sa mère sont escortées jusqu'à l'entrée par des agents fédéraux, et son calvaire va durer presque un an.

Ruby a passé sa première année dans une classe vide, seule avec son institutrice Barbara Henry, que les autorités ont dû faire venir de Boston puisque personne dans le sud n'accepte de lui enseigner.

« Je n'ai jamais senti que j'étais courageuse. J'étais seule, je n'avais pas d'amis. Mais j'avais une enseignante, une Blanche, de la même couleur que la foule en colère à l'extérieur. Et j'ai compris qu'elle était différente, parce qu'elle m'a ouvert son coeur. Et c'est ce que Martin Luther King a tenté de nous enseigner toute sa vie, ne jamais juger un personne sur la couleur de sa peau, mais sur la valeur de son caractère. »

L'école de Ruby Bridges est par la suite devenue un exemple de mixité, comme bien des écoles du sud, autrefois les plus ségréguées du pays.

Mais cela n'aura duré que le temps d'une seule génération.

Quand Ruby Bridges est retournée à l'école William Frantz dans les années 90 pour y inscrire ses neveux, le choc a été brutal, la grande majorité des élèves sont afro-américains et issus de milieux défavorisés.

Plusieurs études publiées récemment concluent que la ségrégation est revenue en force dans le système scolaire américain, et elle est plus marquée qu'elle ne l'était en 1960.

Selon une étude menée l'an dernier par le gouvernement américain dans 15 000 écoles, 75 % des enfants, ou plus, étaient afro-américains ou hispaniques.

La fuite des Blancs

Ce qui est arrivé à l'école William Frantz s'est produit dans la majorité des écoles urbaines du sud. Tonya Jones, une militante qui se bat pour un meilleur financement des écoles publiques à Baton Rouge ne reconnaît plus le quartier où elle a grandi, entourée de familles blanches.

Dès le début des années 80, les familles blanches de la classe moyenne quittent leur quartier pour éviter les écoles intégrées.

L'exode des Blancs est en partie responsable de la ségrégation résidentielle et économique qui fait de Baton Rouge une des villes les plus divisées des États-Unis.

Le sud de la ville est majoritairement blanc et prospère alors que le nord est constitué de quartiers défavorisés, habités par des familles afro-américaines.

Les écoles ont été les grandes victimes de la fuite des Blancs et elles affichent des taux d'échecs accablants, parmi les plus hauts en Louisiane.

Un constat troublant pour celle qui aura été la pionnière de la déségrégation

« Le racisme continue de contribuer à la ségrégation dans les écoles, et la qualité de l'éducation est inégale, c'est une question économique », affirme Ruby Bridges.

Le fossé racial et économique se creuse, et c’est loin d’être terminé.

Des mouvements citoyens se battent pour former leur propre district scolaire. Une pratique répandue aux États-Unis au nom de la réussite scolaire, mais qui ultimement, ferme la porte aux enfants des quartiers pauvres, majoritairement afro-américains.

« Si les parents reprennent le contrôle des écoles, au niveau local, la qualité de l’éducation va s’améliorer. Partout où cela été fait : au Texas, en Oklahoma, en Arizona, les résultats scolaires se sont améliorés », soutient Lionel Rainey, qui milite pour que son secteur résidentiel de Baton Rouge assume la gestion de ses écoles. M. Rainey se défend toutefois de contribuer à la re-ségrégation.

« Il y a déjà 90 % d’Afro-Américains dans 90 % des écoles. À mon avis , il y a déjà une ségrégation », dit-il.

Réussir à contre-courant

De son côté, la famille Semien a tout fait pour éviter son école de quartier, qui est délabrée et qui affiche des résultats bien inférieurs à la moyenne nationale.

« Quand on cessera de prendre des décisions basées uniquement sur la démographie raciale et le revenu, il sera possible d'éliminer la ségrégation, mais c'est loin d'être le cas », avance Candice Semien.

Tous les jours, les enfants de la famille circulent en autobus pour se rendre dans une l'école MAGNET dans le sud de la ville, ces écoles qui offrent des programmes spécialisés ont été mise sur pied dans des quartiers à forte concentration de familles blanches pour favoriser l'intégration.

« Encore aujourd'hui, on a l'impression qu'ils sont étonnés de voir des jeunes Afro-Américains qui réussissent. C’est comme s’ils n'en avaient jamais vu », disent d'une même voix Collin et Condoleeza Semien.

Leurs parents ne ratent jamais l’occasion de leur rappeler la bataille qui a été menée pour qu’il puissent exploiter leur talent. Et parmi les livres qui décorent le salon, celui de Ruby Bridges est de loin le plus inspirant.

« C’est elle qui a tracé la voie. Elle s’est battue en silence, la tête haute, et son combat se poursuit encore aujourd’hui », soutient Condoleezza Semien.

« C’est important qu’ils comprennent que la couleur de leur peau pose toujours des obstacles. Que parce qu’ils sont noirs, ils auront toujours à travailler plus fort, pour surpasser les attentes. »

60 ans plus tard, le grand rêve du jugement Brown s’est-il évaporé?

« Je ne crois pas qu’on recule. Peut-être que c’est la fillette de six ans en moi, mais j’ai tendance à voir de l’espoir là ou personne ne le voit, et c’est chez les jeunes, avec qui je passe mon temps dans les écoles. Je crois sincèrement que si nous réussissons un jour à surmonter les tensions raciales, ce sera grâce aux enfants », conclut Ruby Bridges.

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