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La réalité des sans-papiers du Vermont, cet État refuge

Les Haïtiens qui traversent notre frontière ne sont pas les seuls à craindre d'être déportés dans leur pays d'origine par l'administration Trump. On estime à plus de 11 millions le nombre sans-papiers qui travaillent et vivent aux États-Unis. Dans ce contexte, les politiques de « sanctuaires » adoptées par plusieurs villes et États américains prennent tout leur sens.

Un texte d'Émilie Dubreuil

La vieille voiture de Will Lambek avance dans la campagne. Les collines luxuriantes baignées de la lumière dorée du mois d’août, les troupeaux de vaches broutent tranquillement autour de jolies granges peintes en rouge. Le paysage qui défile devant nous pourrait difficilement être plus idyllique.

Alors que je m’exclame sur la beauté des lieux, mon chauffeur hoche la tête. « Oui! J’ai grandi ici et, c’est vrai, le Vermont est une carte postale. Et nous sommes très attachés à l’industrie laitière qui est notre marque de commerce. Mais derrière le décor, il y a une réalité dont nous parlons moins », dit-il.

Will Lambek a dans les yeux cette lueur d’idéalisme de la jeunesse. Depuis deux ans, il dirige « Migrant Justice », une ONG créée pour aider et protéger ces travailleurs. « Ce sont des êtres humains et leurs droits fondamentaux doivent être respectés. » Ce diplômé en études latino-américaines parle parfaitement espagnol, et lorsqu’il s’arrête chez Daniel et sa femme, la conversation est fluide et chaleureuse. « Ils n’ont pas le temps d’apprendre la langue, même s’ils sont ici depuis plusieurs années. »

Daniel (*nom fictif) travaille au Vermont depuis six ans. Originaire de l’État du Tabasco, au Mexique, il explique la présence des Mexicains ici de façon très simple : « Chez moi, je serais incapable de gagner ma vie. » À 550 $ par semaine pour six jours et demi de travail, le jeune homme réussit à envoyer de l’argent à sa famille au Mexique.

« Mais depuis que Trump a été élu, nous sommes nerveux. Deux de mes amis se sont fait prendre par la Migra [Service de l'immigration et des contrôles douaniers des États-Unis - Immigration and Customs Enforcement (ICE)] et ont été expulsés. L’autre fois, au parc, un raciste m’a crié de rentrer chez moi. Certains ont tellement peur qu’ils n’osent plus aller faire des courses ou sortir se balader à l’extérieur des fermes. »

Migrant Justice est un des acteurs-clés dans l’adoption par l’État du Vermont d’une politique qui vise à protéger les travailleurs laitiers des états d’âme de Washington vis-à-vis des sans-papiers. La loi ne porte pas le nom de « sanctuaire », mais en a la qualité première. Au Vermont, la police n’a pas le droit de collaborer avec le ICE. Elle ne pose pas de questions sur le statut national d’un migrant et ne peut dénoncer un sans-papiers à la Migra.

Il n’y a qu’au Vermont, sans doute, qu’un politicien si haut placé vous reçoit en tee-shirt et sandales dans sa ferme. Le lieutenant-gouverneur de l’État, David Zuckerman, fait pousser des légumes biologiques, porte les cheveux longs et a l’engagement social soutenu.

Le concept de « sanctuaire », vieux comme le monde

Peut bien s’appeler « sanctuaire » (ou refuge) qui veut, puisque personne n’a défini clairement le concept, une affaire en fait vieille comme le monde. Dans l’Ancien Testament, on fait déjà état de villes où pouvaient se réfugier des criminels sans crainte d’être inquiétés, et on retrouve aussi des traces de cette même idée de ville refuge au Moyen-Âge en Grande-Bretagne.

Aujourd'hui, aux États-Unis, une infraction migratoire est d’ordre civil. « Comme nous ne nous mêlons pas de faire respecter des ordonnances de divorce, nous ne nous occupons pas d’affaires d’immigration », résume le chef de police de Burlington, Branden Del Pozo.

L’État du Vermont et ses principales villes sont loin d’être les seuls endroits aux États-Unis à avoir adopté des politiques de non-collaboration avec Washington en matière d’immigration. Et cela cause des irritants qui se déplacent ces jours-ci devant les tribunaux.

L’État de la Californie a déclaré en début de semaine, par exemple, avoir l’intention de poursuivre le gouvernement fédéral s’il met à exécution sa menace de couper des subventions aux États refuges.

Bon pour l'économie américaine

Car le « sanctuariat » aux États-Unis sert deux principes antinomiques qui rallient la gauche libérale, mais aussi une certaine droite. Ils protègent les migrants et leur dignité, mais aussi de façon très terre-à-terre une grande partie de l’économie américaine.

« Moi, je suis pour le renvoi des immigrants illégaux, mais pas ceux qui travaillent dans nos fermes ou qui travaillent tout court », s’exclame sous le drapeau américain accroché à sa maison un réparateur de tondeuse rencontré sur la route.

L’idée est un peu simpliste, mais elle permet justement de comprendre que, sans la force de travail bon marché que constituent les sans-papiers, bien des entrepreneurs devraient réviser leurs affaires. D’ailleurs, sur les routes du Vermont, il n’y a pas que les Mexicains qui sont nerveux.

Un fermier nous a dit : « À quoi pensent-ils à Washington? Nous, on sait bien que, sans les migrants, on n'y arrivera pas. Il n’y a pas beaucoup d’Américains qui vont se porter volontaires pour faire le travail à ce salaire-là, et si on doit payer nos ouvriers plus cher, ça ne fonctionnera pas », conclut-il.

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