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La Syrie et la Russie « ont gagné la guerre »

ANALYSE - Si les frappes lancées par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni contre des installations militaires syriennes, dans la nuit de vendredi à samedi, ont une valeur symbolique, on peut douter de leur valeur stratégique, estime le journaliste et chroniqueur François Brousseau.

En entrevue à ICI RDI samedi matin, M. Brousseau a ainsi avancé que le geste, appuyé par la plupart des autres pays occidentaux et conspué par les alliés du régime de Damas, dont la Russie et l'Iran, vise à « montrer qu'on réagit, qu'on est fâchés, qu'on fait quelque chose ».

Toujours selon le chroniqueur, cette attaque unique vise non seulement à saper les capacités du gouvernement syrien à lancer des attaques aux armes chimiques, mais aussi à réduire les risques d'escalade.

Aucun missile n'a ainsi visé de forces ou d'installations russes ou iraniennes en Syrie, deux puissances adversaires des États-Unis qui soutiennent Damas.

Avant les bombardements de la nuit dernière, Moscou avait même menacé d'abattre d'éventuels missiles américains, le cas échéant, laissant craindre un affrontement direct entre la Maison-Blanche et le Kremlin.

Illégalité

Pour sa part, le professeur en droit de l'UQAM Rémi Bachand se range à l'avis de Moscou, pour qui les frappes effectuées contre la Syrie sont illégales.

Selon M. Bachand, l'usage de la force militaire n'est autorisé, selon la Charte des Nations unies, qu'en deux cas précis : si l'intervention a obtenu l'aval du Conseil de sécurité de l'ONU, où la Russie dispose d'un droit de veto, ou s'il s'agit d'un cas de légitime défense.

« Or, nous ne sommes pas du tout dans l'un de ces deux scénarios », a rappelé l'expert lui aussi présent sur le plateau d'ICI RDI.

« Je ne parlerai pas de légalité, je parlerai de légitimité : il y a quelque chose qui est en train d'émerger, ce que certains appellent la responsabilité de protéger, qui parle d'intervention humanitaire. J'ai toujours prétendu que la source profonde de cette doctrine est extrêmement douteuse sur le plan juridique », a-t-il affirmé.

Urgence

De son côté, Emmanuel Goffi, ex-officier de l'armée de l'air française et chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM, explique l’urgence d’agir des gouvernements américain, français et britannique par une question de perceptions.

« L’urgence c’est surtout les opinions publiques. C’est surtout le fait qu’il y a eu des déclarations depuis les précédentes frappes, qui disaient qu’il y a des lignes rouges à ne pas franchir. Donc l’urgence en fait c’est de dire à un moment donné que ces lignes rouges ont été franchies. Est-ce qu’on agit ou est-ce qu’on n’agit pas? », a affirmé M. Goffi en entrevue à ICI RDI.

Le chercheur indique que les gouvernements mettent en jeu leur crédibilité lorsque vient le temps de répondre à cette question.

« Si on n’agit pas, on n’est pas crédible. Si on n’est pas crédible, on va forcément être sujet à critique. L’idée c’est de dire il faut montrer aux populations, il faut montrer au monde que quand on fixe des lignes rouges, on est crédible, on est sérieux et on va mettre en œuvre les actions qu’on avait promises », a déclaré M. Goffi sur les ondes d'ICI RDI.

Malgré l’urgence, Donald Cuccioletta, chercheur associé à la Chaire Raoul Dandurand, souligne que les États-Unis ont néanmoins pris le temps d’avertir les Russes de son intention de frapper la Syrie pour ne pas se les mettre à dos.

« Les grands stratèges à Washington le savent, le jour que cette guerre civile va être terminée, il va falloir reconstruire le Moyen-Orient. Et pour reconstruire le Moyen-Orient, il faut avoir l’aide de la Russie aussi. Donc, c’est une ligne extrêmement périlleuse pour pouvoir aller d’un bord ou de l’autre. On sait que dans tous les événements qu’on vit depuis 48 heures, il y a une ligne ouverte entre Moscou et Washington. Les gens se parlent. C’est clair qu’on ne voulait pas attaquer militairement les Russes, mais politiquement il fallait envoyer un message », a-t-il dit à ICI RDI.

M. Cuccioletta croit que les États-Unis sont dans la région pour y rester.

Zones d'ombre

Si les bombardements des dernières heures découlent de l'affirmation voulant que le régime de Damas soit responsable de l'attaque chimique dans la Ghouta orientale, qui aurait fait environ 40 morts, François Brousseau a rappelé que certaines zones d'ombre entourent toujours cet événement.

Et alors qu'il est question de violation du droit international, le journaliste en a profité pour rappeler qu'il y a entre autres eu des tirs contre des hôpitaux, tirs qui ont été imputés aux forces de Damas. « On n'est plus dans le droit, on est dans la barbarie. »

« Il y a eu des violations massives des droits qui ont été documentées [...] et la majorité des victimes tuées dans cette guerre l'ont été par des forces prorégime », a-t-il poursuivi.

Avec des rebelles aux abois dans la Ghouta orientale, où l'assaut de samedi dernier a sonné le glas de ce front qui représentait une sérieuse épine dans le pied du président syrien Bachar Al-Assad, pourquoi prendre le risque de lancer une attaque chimique?

« Si on veut trouver des motifs, on peut en trouver », a lancé M. Brousseau.

« Il peut s'agir de tester les limites de l'Occident, tester la fameuse "ligne rouge"... Cela pourrait également être une question de terminer le travail, puisque la frappe chimique alléguée est survenue exactement au moment où les combats prenaient fin dans la Ghouta orientale après la victoire des forces syriennes », a-t-il dit.

Y a-t-il risque d'escalade?

Malgré les protestations véhémentes de plusieurs gouvernements proches ou alliés de la Syrie, François Brousseau croit que le risque d'escalade est peu élevé pour l'instant.

Pour lui, la Russie aura beau jeu, devant le Conseil de sécurité de l'ONU réuni en séance extraordinaire, de clamer que les frappes vont à l'encontre du droit international. Et ce, malgré le fait que la Russie elle-même ait contribué à la dégradation de la situation en Syrie avec des actes « guère plus légaux, ou du moins moraux ».

Emmanuel Goffi pense que le risque d'escalade a été pris en considération lorsque le président Trump a prévenu la Syrie que des frappes américaines s'en venaient.

« L’idée en l’occurrence c’était surtout qu’on prévient les alliés russes, donc les alliés de la Syrie, c’est surtout d’éviter une escalade. C’est-à-dire qu’on sait très bien que si on va frapper dans cette zone, il faut savoir quand même que c’est une poudrière. […] On sait très bien que dès qu’on va mettre les pieds dans cette zone-là, si on bouge un domino c’est l’ensemble des dominos qui risquent de tomber. Il y en a un qu’on ne veut surtout pas faire tomber c’est celui de la Russie. La Russie c’est un acteur majeur, fondamental dans la région, qui n’apprécie pas qu’on vienne marcher dans ses platebandes », a-t-il dit.

Quant à Rémi Bachand, le spécialiste en droit international a souligné qu'il était nécessaire de surveiller les réactions des autres États, une acceptation des frappes occidentales pouvant, dit-il, mener à une généralisation des interventions militaires selon des prétextes humanitaires.

Au bout du compte, a conclu François Brousseau, « dans l'ouest de la Syrie, la Russie et Damas ont gagné cette guerre ».

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