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Le droit à l’avortement est-il menacé en Europe?

Les récentes tentatives de remettre en question le droit des femmes à interrompre leur grossesse, dans plusieurs pays européens, préoccupent les défenseurs des droits de la personne. Doit-on s'inquiéter d'un recul?

Un texte de Ximena Sampson

Le Conseil de l’Europe a publié en décembre un rapport qui met l’accent sur des rétrogradations dans l’accès des Européennes à l’avortement.

On assiste, d’une part, à des tentatives de restreindre leur accès à travers des changements législatifs.

« Ça peut prendre la forme de nouvelles exigences obligeant les femmes à suivre des séances d’assistance psychologique souvent biaisées, ou alors elles doivent attendre pendant plusieurs jours entre le moment où elles consultent un médecin et celui où la procédure peut être réalisée », explique Katrine Thomasen, chercheuse au Centre des droits reproductifs (CRR) et coauteure du rapport du Conseil de l’Europe.

Le rapport épingle :

  • l’Arménie;
  • la Macédoine;
  • la Géorgie;
  • la Slovaquie;
  • la Russie.

D’autres pays ont également tenté d’introduire ce type de modifications, mais cela n’a finalement pas fonctionné, signale la chercheuse.

Ainsi, en Pologne, le gouvernement a soumis en 2016 un projet de loi visant l’interdiction totale de l’avortement, sauf en cas de danger pour la vie de la mère. Les manifestations massives ont fait reculer le gouvernement, mais un nouveau projet de loi restreignant les droits des femmes est actuellement à l’étude.

En Espagne aussi, le gouvernement du Parti populaire a dû reculer après avoir tenté, en 2013, de limiter le droit à l’avortement aux cas de viol et à ceux présentant un danger pour la santé de la mère.

Contestations judiciaires

Une autre forme que prennent ces attaques est celle des contestations judiciaires visant à limiter le droit à l’interruption volontaire de grossesse (IVG), ajoute Mme Thomassen.

En Croatie, au Portugal et en Slovaquie, des recours en ce sens ont récemment été rejetés.

Les anti-avortement ont cependant obtenu une victoire en Pologne, où un tribunal a récemment supprimé l’obligation qu’avaient les médecins ne souhaitant pas pratiquer un avortement de diriger la patiente vers un autre praticien.

Le droit à l’avortement en Europe

En outre, bien qu’il soit autorisé en théorie dans la plupart des pays européens, le droit à l’avortement est limité dans la pratique de plusieurs façons.

Ainsi, en Italie, on estime que 70 % des médecins (et plus de 80 % dans certaines régions) ont recours à la « clause de conscience » pour éviter de venir en aide aux femmes souhaitant avorter.

Dans d’autres pays, les femmes doivent parfois payer elles-mêmes les coûts de l’avortement, ou alors elles doivent obligatoirement consulter un psychologue, ce qui constitue autant de barrières à une interruption de grossesse.

Un effet de ressac

Tout cela inquiète terriblement Jacqueline Heinen, professeure émérite de sociologie à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, qui observe la situation depuis plusieurs années.

« Il y a vraiment des reculs extrêmement significatifs dans plusieurs pays de l’Europe de l’Est, en Pologne, bien sûr, mais aussi en Hongrie et en Russie », affirme-t-elle.

Un peu partout en Europe, les manifestants anti-avortement sont de plus en plus visibles.

En Croatie, des milliers de personnes ont récemment manifesté avec le soutien de l’Église catholique pour la troisième année d'affilée afin de demander l’interdiction du droit à l’avortement.

Même chose en Italie, où les opposants à l’avortement sont descendus dans les rues pour dénoncer du même souffle l’euthanasie et le mariage homosexuel.

Dans les pays d’Europe de l’Est, cela s’explique en partie par un rejet du passé communiste. « Après la chute du mur, il y a un retournement d’une partie de l’opinion contre les communistes et ce qui avait été à l’ordre du jour, y compris le droit à l’avortement », croit Mme Heinen.

L’Église orthodoxe joue également un rôle majeur dans l’appui à ces mouvements, appuyée par de puissants lobbies transnationaux. Une récente enquête de deux journalistes françaises, Avortement : les croisés contre-attaquent, diffusée sur ARTE, lève le voile sur ces pratiques.

« Il existe une internationale qui se forme autour de la question du droit à l’avortement », explique une des réalisatrices du film, Alexandra Jousset. « Des organisations européennes se lient avec des ONG américaines et russes pour lutter contre ce droit que l’on pensait définitivement acquis en Europe. »

« Il y a vraiment une association étroite entre les forces de droite hostiles au droit des femmes de décider par elles-mêmes », explique Jacqueline Heinen. « Des réseaux se sont constitués entre les églises catholiques, protestantes, orthodoxes et même certains musulmans. » Des congrès rassemblent régulièrement ces partenaires inusités.

Bien organisés et présents notamment sur les réseaux sociaux ces mouvements anti-avortement européens « vivent une seconde jeunesse », pense Alexandra Jousset.

« Ils veulent changer les mentalités dès le plus jeune âge […], en infiltrant la toile avec des faux sites d’information sur l’IVG », raconte-t-elle.

Dans plusieurs pays d'Europe de l'Est, l'hostilité à l’avortement s'inscrit également dans une tendance plus large de rejet des valeurs libérales de la société occidentale, comme en Hongrie où la « révolution conservatrice » du premier ministre Viktor Orban a le vent en poupe.

Quelle tendance à long terme?

« Globalement, on ne va pas dans le sens d’une libération des femmes », croit Jacqueline Heinen, qui étudie la question depuis des années.

Katrine Thomasen, pour sa part, croit que ces reculs ne sont que temporaires. « Même si cette tendance [au recul] est préoccupante, la direction générale est vers une libéralisation et une plus grande protection des droits sexuels et reproductifs des femmes », croit-elle.

« Par moments, il y a des réactions hostiles, mais il faut se souvenir que la tendance générale est positive », conclut-elle.

« ll faut rester vigilants, la menace est présente », rappelle tout de même la journaliste Alexandra Jousset.

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