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Le Liban noie la crise des déchets dans la mer

Depuis deux ans, le Liban vit une crise des déchets sans précédent, qui commence à avoir des conséquences sur la mer et sur ceux qui en dépendent. Un accord conclu entre le gouvernement et une compagnie privée permet à celle-ci de déverser les déchets en pleine Méditerranée. Une décision qui fait craindre le pire.

À bord de son vieux bateau de pêche, Rara jette un regard consterné dans les eaux de la Méditerranée. Il y pêche depuis 40 ans. C'est l'amour de cette mer qui a fait descendre le vieux montagnard vers la côte libanaise pour y faire sa vie. Mais il n'y a plus de poisson ici, dit Rara.

« Ici, il y a trois ou quatre ans, on pouvait pêcher. Il ne fallait pas aller bien loin au large. Mais depuis qu’ils ont commencé à mettre les déchets dans la mer, tout est pollué. On ne pêche plus ici, il n’y a plus de poissons. Avec le temps, c’est toute la mer qui sera polluée. Vous voyez l’eau, elle est pleine de déchets. Tout ça vient de la décharge. »

Avec quelque 300 pêcheurs, Rara garde son bateau dans un petit port de pêche construit par la municipalité de Daoura à l’ombre d’une montagne de déchets qui s’élève sur la côte.

Depuis quelques mois, les marins assistent impuissants à un va-et-vient constant de poids lourds qui transportent des déchets retirés à la tonne, semant leur odeur pestilentielle à tout vent.

Les camions ne vont pas bien loin. Juste de l’autre côté du petit port, où ils les jettent en pleine mer.

Une catastrophe environnementale et une crise de santé publique en devenir, dit Ismael Sukkarieh, un ancien député qui a consacré des décennies au dossier de la santé publique au Liban.

« J’ai pitié pour eux. Les poissons contiennent des métaux, des minerais, et même des traces de poisons. Bien sûr qu’il n’est pas recommandé de les manger. Moi, je ne nage plus dans la mer depuis quelques années au Liban. »

Elle est pourtant invitante la Méditerranée en cette période de canicule. Et ceux qui n’ont pas les moyens de se payer les clubs privés en bord de mer avec piscine ne se formalisent pas de ce qui est jeté dans l’eau. Des gamins qui se lancent du haut des roches qui parsèment le littoral sont beaucoup plus préoccupés par leurs acrobaties. Quelques mètres plus loin, un groupe d’hommes lancent leurs lignes dans une eau brune et opaque, directement là où les égouts de la ville se déversent.

La décharge de Bourj Hammoud se trouve à quelques kilomètres d’ici, au nord du centre-ville de Beyrouth. C’est l’un des deux sites choisis l’an dernier pour répondre à une crise des déchets qui a éclaté pour de bon en juin 2015 après la fermeture du site d’enfouissement de Naameh, le principal site pour Beyrouth et le Mont-Liban.

Ensevelis sous les ordures qui se putréfiaient dans les rues de la capitale depuis plusieurs mois, les Libanais ont eu droit à une rare démonstration de colère unanime dans les rues.

Le mouvement de protestation baptisé « Vous Puez » s’en est pris à la classe dirigeante et à sa façon opaque de gérer les déchets et les services publics en général. Les manifestations imposantes ont été réprimées avec force à coups de canons à eau et même de tirs de balles.

« Moi, j’ai vécu dans mon village, j'ai vécu toute la guerre et les bombes, les plus grandes bombes n’ont pas réussi à nous faire quitter notre village. Mais la pollution et les déchets ont joué un rôle plus important à nous rendre dégoûtés de la situation. »

Paul Abi Rashad fait partie d’un regroupement de la société civile né de ces démonstrations citoyennes. Le collectif a proposé aux autorités plusieurs solutions de rechange impliquant des programmes de tri, de compostage et de collecte sélective, mais les autorités font la sourde oreille, dit-il. Ils préfèrent polluer la mer.

« La vue des tracteurs qui enlèvent sans traitement, sans triage, l’ancienne montagne de déchets à Bourj Hammoud et la déverse directement dans la mer, il y a des choses illogiques qui se passent. On a une excellente loi qui peut protéger l’environnement. [Mais] ils ne l’appliquent pas. On applique la loi sur les gens ordinaires, on les met en prison pour des bêtises qu’ils commettent tandis que ces grands massacres écologiques passent comme si de rien n’était. »

Ismael Sukkarieh croit que c’est le système politique qui pose le plus grand danger pour le pays.« Vous savez quelle est la forme de pollution la dangereuse pour le Liban? C’est la pollution politique. Vraiment. C’est la principale source de toutes les sortes de pollutions. L’ingérence de la politique dans tout. »

Le ministère de l’Environnement répond à ces critiques en disant qu’il fait son travail.

Le premier ministre Saad Hariri envisage une solution plus permanente en proposant la construction d’incinérateurs pour se débarrasser des déchets une fois pour toutes.

Mais ce ne serait qu'une solution à moyen terme, dans le meilleur des scénarios. D’abord, il faudra octroyer des contrats, un exercice toujours litigieux au Liban. Les incinérateurs ne pourront être construits ni être fonctionnels avant quatre ans. Et c’est une solution qui vise à enrichir de nouveau ce que l’activiste Paul Abi Rashad qualifie d’une mafia, dans laquelle politiciens et entreprises se retrouvent.

« Et puisque cette mafia ne veut pas laisser au développement durable de remplacer la technique qu’ils utilisaient d’enfouissement total des déchets sans triage, sans compostage, alors personne ne voulait écouter les solutions alternatives : la décentralisation, le recyclage, le compostage, et d’utiliser les déchets pour produire de l’énergie, ils ont tout fait pour remplacer la décharge de Naameh par des décharges pires dans la mer : une à côté de l’aéroport et deux à côté du port de Beyrouth; en attendant, ils font tout pour acheter des incinérateurs et tout cela égale monopoles pour gagner de l’argent et gagner des terrains dans la mer pour ensuite gagner de l’argent en vendant ces terrains dans la mer. »

Rara le pêcheur croit que, bientôt, il ne restera plus rien de la mer qu’il aime tant et qui lui a tant donné.

« J’ai envoyé mes enfants dans les meilleures universités, un de mes fils a étudié la gestion d’hôpitaux. Je ne peux plus lui dire de venir travailler avec moi parce que lui ne pourra pas envoyer ses enfants dans les bonnes écoles. Il n’aurait plus rien à pêcher. J’ai bâti une grande entreprise, mais je n’arrive plus à nourrir ma famille. Et personne ne prête attention à ce qu’on dit, personne n’écoute. »

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