Vestes et chapeaux noirs, barbes et papillotes, franges qui dépassent de la veste, femmes à perruques ou à turbans, souvent quelques pas derrière une ribambelle d'enfants. À Jérusalem, les ultra-orthodoxes sont nettement plus nombreux qu'avant.

Un texte de Manon Globensky

On les voit maintenant partout, notamment dans des quartiers qu’ils ne fréquentaient pas il n’y a pas si longtemps.

Leur proportion au sein de la population juive de Jérusalem est maintenant de 39 %, alors que pour l’ensemble d’Israël, on parle plutôt de 10 % d’ultra-orthodoxes.

Cette forte proportion de religieux, qui observent la loi juive dans ses moindres préceptes, comme le repos hebdomadaire du sabbat – du vendredi en fin d’après-midi jusqu’au crépuscule du samedi –, change-t-elle quelque chose?

C’est la question que je me suis posée, en remettant les pieds à Jérusalem pour la première fois en 10 ans, après avoir été correspondante dans la région de 2004 à 2007 pour Radio-Canada.

À Jérusalem-Ouest – puisque c’est essentiellement là qu’elle vit –, la population ultra-orthodoxe (ou haredim, en hébreu) est particulièrement concentrée dans trois quartiers. On la trouve par contre de plus en plus mélangée aux juifs non orthodoxes.

Durant le sabbat, toutes les activités extérieures doivent être réduites pour se concentrer sur la famille. Dans les quartiers à majorité ultra-orthodoxe, la circulation automobile est carrément interdite. La Ville de Jérusalem installe des barrières et des panneaux de circulation, et les commerces sont tous fermés.

Sabbat ou non, les murs du quartier de Mea Shearim sont ornés d’affiches qui encouragent les femmes à s’habiller pudiquement, au risque de se faire insulter ou cracher dessus si elles montrent leurs bras ou leurs jambes.

Les partis politiques qui représentent les haredim ont fait des tentatives au fil des années pour que le sabbat soit respecté aussi strictement ailleurs dans la ville, où des restaurants non cacher, des bars, des stations-service et même un ou deux supermarchés restent ouverts.

Nava Hefetz, une femme rabbin libérale qui dirige le programme éducatif Rabbis for Human Rights (Rabbins pour les droits de la personne), explique qu’un mouvement est même né pour obliger les petites épiceries, où se trouvent souvent des guichets automatiques, à fermer du vendredi au samedi. Il y a eu une « gueulante », dit-elle – une clameur de protestation des Hiérosolymitains (les résidents de Jérusalem) qui ne sont pas prêts à se passer de ce service.

Peggy Cibor, journaliste aux affaires municipales du Jerusalem Post, dit que le statu quo, à Jérusalem, est sacro-saint. Il y a des accrochages, mentionne-t-elle, mais la plupart des ultra-religieux comprennent qu’ils ne peuvent pas changer ce statu quo.

Une bataille a lieu actuellement au conseil municipal. Les haredim demandent à ce que le centre culturel, qui loge dans une vieille gare du centre-ville de Jérusalem, entre deux rues piétonnes où se trouvent des restaurants et des bars, soit fermé lors du sabbat. Ces deux rues piétonnes forment l'« Alcohol Valley » de Jérusalem.

Pour faire fermer ce centre culturel pendant le sabbat, les haredim ont remporté un vote au conseil municipal, par 15 voix contre 10.

Il faut comprendre que, sur les 31 sièges du conseil, dont celui du maire Nir Barkat, 13 sont occupés par des conseillers issus de partis ultra-orthodoxes. Trois autres sont occupés par des représentants de groupes religieux, dont deux ont tendance à voter avec les haredim.

Mais cette victoire remportée au conseil municipal n’a pas fait long feu. Il y a quelques jours, la décision a été annulée par la commission du district de Jérusalem, qui a renvoyé le conseil municipal à ses devoirs pour trouver une solution.

Nava Hefetz, de son côté, pense qu’il sera difficile d’appliquer cette fermeture, en raison notamment de ce qu’elle a observé au cours des cinq dernières années lors des célébrations de Yom Kippour.

« Avant, sur le boulevard Hébron – la route qui relie Jénine à Hébron, en Cisjordanie –, il n’y avait pas une voiture durant Kippour, se souvient-elle. Mais ces dernières années, il y a des Palestiniens qui doivent se rendre dans la vieille ville, à Jérusalem-Est ou à Ramallah. »

Selon des chiffres de 2011, Jérusalem compte 360 000 Palestiniens, soit 35 % de la population. Des gens qui « peuvent aller n’importe où », dit-elle.

Et puis, les bars et les restaurants du centre-ville souhaitent demeurer ouverts en tout temps, poursuit-elle.

Impasse?

La question sera au coeur des débats lors de la campagne électorale municipale d’octobre.

Pas moins de huit candidats sont en lice pour la mairie, alors que le maire sortant, Nir Barkat, ne se représente pas, car il a des ambitions sur la scène nationale.

Trois candidatures sont sérieuses, selon la journaliste Peggy Cibor, du Jerusalem Post. Deux des candidats sont religieux, mais pas ultra-orthodoxes, tandis que l’autre est laïque. Mais personne ne peut penser l’emporter sans le soutien passif ou actif des haredim, dit la journaliste.

Quant au maire Barkat, il a lui aussi besoin de l’appui des ultra-orthodoxes pour sa campagne aux élections législatives, qui auront lieu d’ici novembre 2019. Ce qui fait qu'il est plutôt accommodant à l’égard des haredim.

Pour le moment, conclut Nava Hefetz, les forces pluralistes de Jérusalem luttent contre le mouvement qui souhaite en faire une ville religieuse. Mais le jour arrivera, dit-elle, où le mouvement religieux va l’emporter si les Hiérosolymitains qui travaillent à le bloquer n’obtiennent pas le soutien des autres Israéliens.

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