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Les Catalans pourront voter, mais quelle légitimité aura leur voix?

Malgré tous les efforts déployés par Madrid pour empêcher le bon déroulement du référendum sur l'autodétermination de leur région, les Catalans pourront bel et bien voter dimanche, croient des universitaires barcelonais. La légitimité que le gouvernement indépendantiste catalan pourra retirer de cet exercice reste cependant incertaine.

Un texte de François Messier

À moins de 48 heures du scrutin qui plonge l’Espagne dans sa pire crise politique depuis la chute du dictateur Franco, il y a 40 ans, l’ambiance à Barcelone est « calme et pacifique », malgré une « certaine tension politique », estime le politologue Marc Sanjaume, de l’Institut d’Estudis de l’Autogovern du gouvernement de la Catalogne

« Il y a des bateaux de croisière qui sont au port de Barcelone pour loger quelques milliers de policiers venus d’ailleurs en Espagne », raconte celui qui a déjà enseigné à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Mais dans la rue, on ne les voit pas plus que d'habitude. »

À l’instar de M. Sanjaume, Pablo Giori, un doctorant en histoire qui travaille aux Archives nationales de la Catalogne, croit que les tensions ont atteint leur paroxysme la semaine dernière, lorsque la Garde civile espagnole, qui relève du ministère de l’Intérieur, a arrêté des responsables catalans et mené des perquisitions.

« C’était des jours plus durs », dit M. Giori, qui a aussi étudié à l’UQAM, où il s’est penché sur le nationalisme québécois. « Je pense que le gouvernement espagnol s’est rendu compte qu’il ne pouvait pas continuer comme ça, avec ces détentions, le niveau de violence qu’il y avait. » Selon lui, les policiers relevant de Madrid patrouillent souvent en civil, de sorte que la population n’a pas le sentiment d’être assiégée.

« Impossible » de fermer tous les bureaux de vote

Malgré les menaces du gouvernement espagnol, les deux hommes estiment que les Catalans pourront voter sans trop de difficulté, ne serait-ce que parce que les policiers déployés sur le terrain ne seront tout simplement pas en mesure de se présenter dans chacun des milliers de bureaux de vote qui doivent être ouverts pour l’occasion.

« Techniquement et physiquement, je ne pense pas que ce sera un gros problème. Il n’y aura pas de violence dans les rues », avance Pablo Giori, qui estime la probabilité que les gens puissent voter librement à 95 %. « Je pense qu’il y aura une dizaine de bureaux où ça ne sera pas possible, mais il y aura la possibilité d’aller voter à une autre place. »

Selon l’historien, de nombreux sites Internet permettent aux Catalans de savoir où aller déposer leur bulletin de vote de sorte que « toutes les personnes qui veulent savoir où aller voter peuvent le savoir ».

« Aussi, 95 % des bureaux de vote sont les mêmes que généralement. Si tu ne regardes pas sur le site web, tu vas à l’endroit où tu vas généralement et il y aura un volontaire, quelqu’un de l’Assemblée nationale catalane, qui dira : "aujourd’hui, ce n’est pas ici, c’est 200 mètres plus loin". Ce ne sera pas difficile. »

M. Giori précise aussi que les indépendantistes auront beaucoup de temps pour aller voter, puisque le vote se tient un dimanche. « Si ce n’est pas ici et que c’est dans une autre ville, ce ne sera pas un problème : il y aura des personnes pour transporter ceux qui ne peuvent pas voter. »

Les limites d’une intervention policière

La façon dont les policiers réagiront dimanche demeure tout de même d’une brûlante actualité. Madrid a dépêché en Catalogne plus de 10 000 policiers nationaux et membres de la Garde civile pour l’occasion. Les policiers catalans, les Mossos d’Esquadra, seront aussi mobilisés, mais ils se retrouveront entre l’arbre et l’écorce.

« Le gouvernement espagnol a tout essayé pour empêcher le vote; il ne faut pas penser que, dimanche, ils ne vont pas agir », croit Marc Sanjaume. Les policiers militaires de la Garde civile sont les plus susceptibles de tenter quelque chose, croit-il, d’autant plus que les Mossos d’Esquadra sont d’avis qu’il n’est pas possible d’empêcher le vote.

Pablo Giori croit également que les policiers déployés par Madrid sont les plus susceptibles d’intervenir. « Mais ce n’est pas si facile de contrôler ça physiquement, parce qu’il faut beaucoup de policiers pour contrôler » tous les bureaux de vote, dit-il. « Et ce n’est pas possible de contrôler ce qui se passe dans tous les petits villages. ».

« Le problème le plus grand sera ici, à Barcelone, et dans d’autres villes, qui sont plus contre l’indépendance, comme l’Hospitalet, Sabadell, Terrassa, qui sont des villes industrielles où il y a beaucoup d’immigration, poursuit M. Giori. Je pense que là-bas, il peut y avoir des problèmes de violence, avec la police essayant de contrôler physiquement les bureaux. »

La légitimité incertaine du scrutin

Selon le politologue Marc Sanjaume, il ne fait aucun doute que le scrutin de dimanche est « légitime et démocratique » : une majorité claire de Catalans veut s’exprimer sur la question, et le référendum a été décidé en vertu d’une loi adoptée par une majorité de députés au Parlement catalan.

Le fait que la cour constitutionnelle a suspendu cette législation ne change rien à la situation selon lui. Le fait que les partis politiques qui sont contre le référendum ont décidé « de ne pas s’engager dans la dynamique référendaire » et de « boycotter » le scrutin « pose un problème » plus épineux. Si seuls les indépendantistes vote, résume-t-il, le vote perd en légitimité.

Madrid pourrait cependant avoir commis une erreur en adoptant la ligne dure pendant la campagne, croit-il. « Ce n’est pas clair que les gens qui sont contre l’indépendance ne voteront pas. La majorité ne va pas voter, mais il y a beaucoup de monde - de plus en plus de monde, en fait - qui le feront. »

« Je pense que la participation ne sera pas plus haute que 50 %, parce que le non n’est pas en campagne. Le problème, c’est ça », craint aussi Pablo Giori. Selon lui, il est tout à fait plausible que les indépendantistes remportent leur pari haut la main en raison de l’abstention des opposants.

« C’est pour ça qu’on ne doit pas prendre ce référendum comme un vote définitif », avance l'historien, qui ne cache pourtant pas ses sympathies indépendantistes. « Ce sera une autre façon de continuer cette guerre contre les Espagnols, mais ce n’est pas plus important que des manifestations ».

« Tout le monde pense qu’il faut avoir une autre campagne avec le non, donner des arguments, négocier, parler clairement de ce qui se passera si on gagne, si on perd, si on restera en dehors de l’Union européenne ou pas. Je pense que tout le monde veut vraiment avoir une vraie campagne, un référendum avec toute la légitimité », ajoute-t-il.

Pas de déclaration unilatérale d'indépendance, selon les deux universitaires

Peu importe la résultat, MM. Giori et Sanjaume croient tous deux qu’en bout de piste, le gouvernement catalan ne pourra tout simplement pas profiter d’une victoire référendaire pour déclarer l’indépendance dans les 48 heures suivant le dévoilement des résultats.

« Je ne suis pas sûr que l’on gagne, mais on peut gagner, on peut déclarer l’indépendance, croit M. Giori, mais il faut comprendre que cette déclaration ne peut pas être définitive. C’est une façon d’avoir plus de pouvoirs, pour aller négocier. »

« Je pense que personne qui a les idées claires a vraiment cette idée que si on déclare l’indépendance d’ici une semaine, on sera vraiment indépendants. Je pense que personne ne pense que c’est si facile que ça, et qu’il ne faudra pas des négociations », ajoute-t-il.

« Finalement, c’est la même chose qu’au Québec : il faut négocier; s’il n’y a pas de négociations, ce n’est pas possible », avance M. Giori. Le scénario idéal, croit-il, serait que Madrid adopte l’approche de Londres, qui a accepté de négocier les termes d’une question référendaire avec les indépendantistes écossais.

« Je ne m’attends pas à une déclaration d’indépendance dans la nuit de dimanche ou deux jours après », renchérit Marc Sanjaume. « Est-ce qu’il s’agit d’une stratégie pour négocier? Non, parce que le gouvernement catalan a voulu négocier depuis 2012 un référendum [négocié avec Madrid]. C’est plutôt une stratégie pour faire voter les gens, pour que les Catalans s’expriment. »

« Si après ça aboutit à une négociation sur un référendum constitutionnel, je pense que ça peut toujours être bienvenu. Parce que ça a toujours été la priorité du gouvernement catalan. Cette stratégie référendaire unilatérale n’a jamais été la priorité », rappelle-t-il.

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