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Les enfants du 11 Septembre, le regard sur le monde d'une génération

Ils n'ont connu que l'après-11 Septembre. Leur vision du monde et de l'Autre s'est forgée au gré des bouleversements sociaux et politiques qui ont suivi. De la guerre en Irak à l'attentat de Québec, les enfants de 2001 sont devenus des adultes ouverts et curieux, mais très critiques du monde qui les entoure. Portrait d'une génération.

Un texte de Kim Chabot, à l'émission Second regard

Andréanne Bissonnette voit les attentats de New York avec les yeux d’une fillette de 7 ans. « C'était un sentiment de peur énorme qui m'a habitée. Mais je pense que ce qui m'a le plus marquée, c'est qu'à ce moment précis, j'ai réalisé qu'en fait mon monde, qui semblait si petit, était en fait énorme. »

Joseph Gagné a quant à lui 17 ans en 2001. Il est surpris d’apprendre que deux avions ont foncé dans le World Trade Center. « En arrivant à l'école, tout le monde écoutait la radio et puis, ce qu'on entendait, c'était que quelqu'un avait essayé d'atterrir un avion sur le toit d'un édifice. Là, on s’est dit : “Voyons, crétin! Qui aurait fait ça?” »

Puis, on évoque la possibilité d’un attentat. Le jeune homme cherche à comprendre ce qui se passe et passe la soirée devant les nouvelles télévisées.

« Je commençais à passer de poste en poste et tout le monde parlait juste de ça. Et je me rappelle d'être cloué à la télévision parce que c'était surréaliste. Tout l'acquis qu'on avait de la sécurité en Amérique du Nord venait de se volatiliser. »

Un questionnement qui s’impose

À la peur succède le désir de comprendre ce qui se passe. Élevé dans la foi catholique de sa mère, dans un petit village francophone du nord de l’Ontario, Joseph se questionne alors sur sa religion et sur celle des autres.

Quelle croyance poussait ceux qui ont commis les attentats d'agir ainsi? On aurait vraiment dit que, peu importe la religion, c'était à peu près la même chose. C'étaient toujours les mêmes ingrédients, toujours le même résultat médiocre que je trouvais très hypocrite. On prône la paix, mais on se bat pour notre foi.

Joseph Gagné

Les réponses, il va les trouver sur un nouvel outil : Internet. Au début des années 2000, la ressource est en pleine expansion, ce qui n’échappe pas aux milléniaux, les premiers à véritablement grandir avec un clavier et un écran à la maison.

Détester et apprivoiser l’Autre

Eduardo Alves est né au Brésil, mais a grandi à Montréal. Pour l’adolescent de 13 ans, les musulmans sont des terroristes. Le 11 Septembre lui fournit un prétexte pour intimider certains de ses camarades de classe. Il se met lui aussi à faire des recherches, car il a en tête de mieux « diaboliser » l’islam.

À ma grande surprise, j'ai fini par me rendre compte qu'il y avait beaucoup plus que ce qu'on voyait dans les médias. Puis ç’a été un choc. Quand je me regardais dans le miroir puis je regardais mes valeurs, mon compas moral, comme on dit, je me disais : “Mais ça, ça représente pas qui tu es vraiment.’’

Eduardo Alves

Au fil de ses recherches, l’adolescent se fascine de plus en plus pour la religion de l’Autre. À un point tel qu’il se convertit à l’islam à 17 ans. Si le processus est pour lui l’aboutissement naturel de sa curiosité pour cette culture, c’est presque une « trahison » pour ses proches.

Un Québec qui change

Quelques années plus tard, le Québec est en pleine crise identitaire. En janvier 2007, la municipalité d’Hérouxville crée la controverse avec le code de conduite qu’elle adopte pour les immigrants. La province entre en plein débat sur les accommodements raisonnables. Un mois plus tard, la commission Bouchard-Taylor est créée.

Cette polémique, Ali Assafiri ne la vit qu’en 2008, lorsqu’il revient dans la Belle Province pour ses études universitaires. Il est alors âgé de 17 ans. Parti vivre avec sa famille dans son pays d’origine alors qu’il avait 8 ans, le jeune Libanais né à Trois-Rivières ne retrouve pas le Québec de son enfance.

« Personnellement, je me suis toujours identifié comme Québécois. Tu te demandes si t’as vraiment une place ici. Tu te demandes si c’est vraiment le Québec auquel tu penses appartenir, et la réponse, malheureusement, est non », observe l'étudiant.

Le Québec que j’ai connu, c’était le Québec de respect, de liberté, que ce soit d’expression ou de croyances religieuses et de plus en plus, ce n’est pas le cas.

Ali Assafiri, Québécois d'origine libanaise

Je suis Charlie, Paris, New York

En 2011, Oussama ben Laden, l'homme derrière les attentats du 11 septembre 2001, est tué et le printemps arabe donne l’espoir que le monde peut encore changer.

Les enfants du 11 Septembre sont devenus de jeunes adultes curieux et ouverts sur le monde. Ils participent de plus en plus aux débats, font entendre leurs revendications.Eléonore Hamelin est de ces jeunes citoyens du monde. Née de parents français, elle a grandi au Brésil et en Thaïlande. Elle s’installe à New York en 2011 pour étudier le journalisme à la prestigieuse Université Columbia. La métropole américaine commémore alors le 10e anniversaire de la tragédie.

Quelques années plus tard, la France est durement touchée par le terrorisme. Aux victimes de Toulouse s’ajoutent celles de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, en janvier 2015. Contre toute attente, l’impossible se produit à nouveau dans la Ville Lumière. Cette fois, on a visé la salle de spectacle le Bataclan, on a visé les milléniaux.

Le coup est terrible pour Eléonore. Elle se dit qu’elle doit faire quelque chose pour montrer son soutien aux personnes éprouvées. La Française part à la recherche de ceux qui, enfants, ont perdu un proche en 2001. Leurs témoignages aideront les Parisiens, espère-t-elle.

La vingtenaire fouille les réseaux sociaux et épluche les réseaux d’associations. Elle prend quelques journées de congé, arpente la ville pour mener des entrevues et monte une vidéo en vitesse. Le résultat n’est pas sans toucher profondément la jeune femme.

J'ai été très, très surprise parce qu'ils avaient tous le même message d'espoir et d'amour. Ça m'a bouleversée. Je ne m'attendais pas à ce que ce soit un message aussi optimiste, aussi positif. […] Ils ont tellement souffert qu'ils ont l'empathie la plus grande : ils ne veulent pas que ça se reproduise.

Eléonore Hamelin, journaliste française à New York

Une Charte qui divise le Québec

Novembre 2013. Le Parti québécois, au pouvoir depuis un an, dépose son projet de loi encadrant la laïcité et la neutralité religieuse. La Charte des valeurs fait l’effet d’une bombe, surtout chez les jeunes musulmans.

Ali, qui étudie en génie géomatique à l’Université Laval, s’oppose à l’interdiction des signes religieux. « Bien entendu, le seul signe qui choque le monde, c'est le foulard des musulmans. Donc c'est sûr que tu te sens visé quelque part. »

Le Québécois d’origine libanaise voit dorénavant sous un tout autre jour la Belle Province. Il pense de plus en plus à quitter le Québec.

Ce projet de loi fait tout autant sourciller les non-musulmans. Les enfants du 11 Septembre ont davantage côtoyé la diversité culturelle et religieuse que leurs parents, tant dans leur quartier, dans leur classe qu’en voyage.

On a tous des amis qui appartiennent à une communauté ethnoculturelle différente de la nôtre. Et je pense que cette ouverture-là nous permet de voir les événements différemment, de percevoir les subtilités dans les groupes et de ne pas généraliser.

Andréanne Bissonnette

Quel avenir?

Ils devront bientôt composer avec une planète en mauvais état et une géopolitique aussi complexe qu’imprévue.

« Sur certains points, on aurait raison d'être en colère parce que notre voix est trop peu écoutée, avoue Andréanne, qui poursuit ses études en science politique. Mais il faut que cette colère devienne productive, qu'on pose des gestes pour nous faire entendre ».

Le défi sera toutefois colossal.

« On a l'impression d'être victime de choses qui sont beaucoup plus grandes que nous, reconnaît Eléonore Hamelin, journaliste française à New York. Il y a une certaine impuissance parce qu'on est une génération qui n'arrive pas à réaliser le poids qu’elle a. On ne sait pas quoi faire. On ne sait pas comment commencer. »

Malgré son désarroi, la jeune femme est confiante pour l’avenir. « Si on se laisse un peu porter, je pense qu'on peut faire entendre notre voix et changer un peu le discours actuel qui est Donald Trump, qui est le Brexit, qui est l’ensemble des mouvements politiques qui nous retournent les uns contre les autres. »

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