Coincé entre une population qui diminue et une économie qui vivote, le Japon cherche à ramener les femmes dans les entreprises pour relancer son économie. Une initiative qui rencontre toutefois des problèmes. État des lieux.

Un texte de David Savoie

Le terme « Womenomics » - ou l'économie des femmes - est en vogue ces jours-ci au Japon. C'est l'une des parties du programme de relance économique du pays lancé par le premier ministre, Shinzo Abe.

L'idée est simple : ramener plus de 8 millions de femmes sur le marché du travail, ce qui pourrait se traduire par une augmentation de 9 % à 15 % du PIB.

Et le potentiel est là : près des trois quarts des femmes qui donnent naissance à un enfant ne retournent pas travailler. Des perspectives alléchantes pour l'économie nipponne, en panne depuis un moment.

Shinzo Abe est en fait l'un des premiers dirigeants dans le monde à insister sur la présence des femmes dans un plan de renouveau économique.

Les autorités japonaises mettent tout en place pour y parvenir : forcer des entreprises à publier le nombre de cadres qui sont des femmes, prolonger les congés de maternité et de paternité, lancer une campagne de publicité pour inciter les hommes à faire plus de corvées ménagères.

L'objectif est ambitieux. Par exemple, le Japon veut faire augmenter le nombre de femmes au sein des conseils d'administration. À l'heure actuelle, il est d'environ 3 %. En comparaison, aux États-Unis et au Canada, c'est environ 20 %.

Le rôle des entreprises

Pour plusieurs, le gouvernement a une capacité limitée à faire changer les choses, et il doit y avoir un changement de culture au sein des entreprises japonaises.

L'économiste Kathy Matsui travaille chez Goldman Sachs. Elle a beaucoup réfléchi à la place des femmes au Japon. C'est elle qui a lancé le terme des « Womenomics » et elle s'intéresse au sujet depuis 15 ans.

« Il y a un raisonnement économique derrière tout ça, et c'est pour ça que maintenant, même les dirigeants d'entreprises japonaises, certains peut-être à contrecoeur, en viennent à se dire qu'il faut s'intéresser à ce sujet. Parce que si on ne le fait pas [...], comment allons-nous survivre? », explique-t-elle dans ses bureaux de Tokyo. Elle étale des documents et des sondages, et plusieurs sont révélateurs.

À l'heure actuelle, il y a plus d'emplois disponibles au Japon que de travailleurs pour les occuper. Autre fait intéressant : il y a eu une augmentation significative du nombre de femmes sur le marché du travail japonais au cours des dernières années. Mais les femmes ont surtout des emplois à temps partiel, beaucoup moins bien payés que des emplois à temps plein.

Et surtout, bon nombre de mères, après avoir donné naissance à leur premier enfant, ne reviennent pas travailler. Souvent, elles ne parviennent pas à obtenir des postes aussi intéressants qu'avant d'avoir eu leur enfant. Elles font également face à de la discrimination contre les carrières interrompues et le système de garderie est très peu développé au Japon. Autant d'exemples qui démontrent que le système japonais est très mal adapté aux mères qui veulent travailler.

Pour Kathy Matsui, la culture d'entreprise et le manque de souplesse des ressources humaines constituent certains des obstacles. « Certaines ont jusqu'à 15 ans d'expérience, elles ont toutes ces qualifications et ces accomplissements, et vous regardez simplement leur âge, et vous dites, non, elles sont trop vieilles. Ce qui est arrivé à plusieurs de mes amies, même si elles ont des diplômes en comptabilité ou en droit. Mais parce qu'elles ont ce trou dans leur CV, elles ne sont pas mises à égalité avec les autres candidats », dit-elle.

D'autres problèmes

La discrimination existe aussi pour les futures mamans. Mayu Murakami a fait face à du harcèlement lors de sa maternité - un phénomène connu ici sous le terme de « mata hara ». C'est une ancienne élue municipale dans la ville d'Osaka. Elle est tombée enceinte durant son mandat, et c'est là que les insultes ont commencé à pleuvoir.

« Dans la rue, les gens se réjouissaient pour moi, ils me disaient "toutes mes félicitations". Mais sur Twitter, par texto ou sur Internet, les gens me traitaient de voleuse de salaire », explique la jeune femme.

Elle a terminé son mandat, et elle vit maintenant dans la capitale. Elle se dit pour les politiques promues par le premier ministre Abe. Mais il y a un bémol : plusieurs responsabilités retombent sur les épaules des femmes, selon elle, comme prendre soin des parents vieillissants, faire les tâches ménagères, s'occuper des enfants, en plus du travail, et c'est une charge lourde. Il faudra un changement social, explique l'ex-politicienne.

Repenser la société nippone 

Ce que plusieurs dénotent, c'est qu'en fait, une grosse partie du problème, ce sont les hommes. Machiko Osawa est directrice de l'Institut de recherche pour les femmes et les carrières, à l'université des femmes du Japon. À son avis, le Japon vit une période de changements.

Elle a mené des recherches exhaustives sur le sujet de la réintégration des femmes sur le marché du travail. Son constat? Les hommes, ceux-là mêmes qui décident des lois et des règlements, ne connaissent pas la réalité des femmes. « Les épouses de plusieurs d'entre eux sont encore à la maison. Donc, ils pensent encore que les femmes veulent faire ça. Ils ne connaissent pas la réalité. J'essaie de leur expliquer, mais ceux qui les soutiennent ont eux aussi des salaires élevés, et n'ont pas intérêt à améliorer la façon dont les femmes sont traitées », dit-elle.

La réputation des Japonais d'être des bourreaux de travail n'est pas surfaite. C'est dans les moeurs : ils passent généralement de longues heures chaque jour au bureau, et rentrent à la maison très tard le soir. Rien pour aider la conciliation travail-famille.

Parce qu'ils travaillent tant, les hommes participent très peu aux tâches ménagères. En moyenne, les Japonais passent 7 minutes chaque jour à s'occuper des enfants et 21 minutes à faire des corvées, c'est presque trois fois moins que les Canadiens.

Autre important problème: les entreprises peinent à s'adapter à la nouvelle réalité sociale des femmes qui veulent travailler.

Mais Machiko Osawa ne perd pas espoir. « La société japonaise a forcé les femmes à choisir de façon implicite entre la carrière et la maternité. L'emploi passe en deuxième, le statut de mère passe en premier. Mais la révolution des genres fait en sorte que les Japonaises peuvent avoir les deux. », dit-elle.

Du changement

Malgré les obstacles, il y a un changement qui s'opère. Des femmes sont maintenant des maîtres-brasseurs de saké, ou encore, une femme a été nommée à la tête du Département de la Police métropolitaine de Tokyo.

Certaines entreprises se sont aussi adaptées. C'est le cas de la compagnie Estrolabo, en périphérie d'Osaka, à quelques centaines de kilomètres au sud-ouest de la capitale. La PME se spécialise dans l'usinage de pièces de métal.

Ici, fait rare, la majeure partie des employées sont des femmes, et tout est adapté pour la conciliation travail-famille, avec des horaires plus souples, tout ça parce qu'une directrice a choisi de changer les habitudes de travail.

Masayo Yamamoto est une mère de deux enfants qui travaille pour la compagnie depuis déjà plusieurs années. Elle dit qu'il y a un mécanisme qui permet aux travailleuses de s'absenter pour aller prendre soin de leur enfant s'il est malade par exemple, un système qui n'existait pas dans son emploi précédent. Et ces choix d'entreprise ont eu un effet inespéré : Masayo explique que les hommes qui travaillent chez Estrolabo ont changé de mentalité; ils comprennent mieux la réalité de leurs collègues féminines.

C'est donc un important changement de culture que le Japon veut amorcer. Du changement dans les entreprises, dans les foyers, dans les relations entre hommes et femmes. Un des problèmes, c'est que les lois mises en place par le gouvernement ne sont pas contraignantes. Pour le moment, des observateurs estiment que les Womenomics de Shinzo Abe donnent peu de résultats jusqu'à maintenant. Le temps presse pourtant : d'ici quelques années, le nombre de personnes actives sur le marché de l'emploi va diminuer.

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