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Les Haïtiens de l'Ontario ne sont pas insensibles à la crise qui prévaut dans leur pays

La diaspora haïtienne au pays suit la situation de près en Haïti après les violences du week-end au sujet de la tentative du gouvernement d'augmenter le prix des carburants. Un calme précaire régnait lundi dans la capitale Port-au-Prince, mais des voix se font toujours entendre pour réclamer le départ immédiat du président Jovenel Moïse et la démission de son premier ministre Jack Lafontant.

Un texte de Jean-Philippe Nadeau

« Il y a des barricades, il y a des pneus enflammés dans toute la ville... » Emmanuel Bois affirme que sa famille est en sécurité malgré les récentes émeutes dans le pays. Il reste que son père est resté bloqué durant près de 36 heures dans son bureau à Port-au-Prince, du vendredi soir à dimanche matin. Faute de transport, sa mère a pour sa part dû se rendre chez elle à pied de la capitale à Pétionville.

L'ingénieur de formation pense que le gouvernement a très mal choisi le moment pour hausser le prix des carburants, soit durant la Coupe du monde de soccer. « La majorité des Haïtiens sont de fervents partisans de l'équipe brésilienne, qui a perdu; l'augmentation est arrivée pendant le match du Brésil... alors le pari du gouvernement, c'était d'augmenter les prix durant le match du Brésil, de passer cela en douce dans la population, mais ce n'est pas ce qui est arrivé et il y a eu beaucoup de casse. »

Emmanuel Bois dit que cette hausse du prix des carburants a exacerbé la frustration de la population.

Il rappelle que tous les prix à la consommation augmentent « de manière exponentielle » lorsque celui de l'essence est majoré. « Si vous augmentez le prix des carburants, le panier de la ménagère, le transport... tout s'en trouve affecté. » Il explique que les Haïtiens ne sont pas en mesure d'encaisser une hausse de 38 % du prix de l'essence qui est passé de 224 à 309 gourdes le litre (de 4,65 $ à 6,44 $ canadiens).

L'avocat Joël Étienne, qui a lui aussi des proches en Haïti, est critique face à la décision du gouvernement. « L'instabilité peut avoir presque un effet nucléaire, on sait comment cela commence, mais on ne sait pas comment cela va finir. Vous imaginez pour un pays pauvre comme Haïti d'être obligé d'absorber ce genre de choc-là, cela cause une grande déstabilisation. »

L'ambassadeur d'Haïti au Canada, Frantz Liautaud, a dénoncé les actes de violence. « On a le droit de manifester son mécontentement, mais quand on dépasse les limites de l'acceptable et que l'on rentre dans la violence incontrôlée, on va à l'encontre de ses propres intérêts. Quand on est entré dans un cycle démocratique tel qu'Haïti l'a fait depuis la chute de la dictature en 1986, je pense que la raison voudrait que l'on respecte les échéances électorales. »

Devant la crise, le gouvernement Lafontant est revenu sur sa décision de hausser le prix de l'essence, mais cela n'a pas calmé l'ardeur des manifestants qui ont appelé à une grève générale de deux jours à partir de lundi. M. Bois confirme que les commerces sont fermés et que les transports publics assurent un service minimal.

Selon Fougère Adolphe, le gouvernement a bien fait de revenir sur sa décision. Celui-ci est président de la Maison d'Haïti de Toronto, qui représente 18 000 personnes dans la région torontoise.

M. Adolphe montre du doigt le Fonds monétaire international, qui dicte la politique budgétaire d'Haïti. Il regrette que le gouvernement n'ait pas tenu compte de l'avis de la population. « Compte tenu de la situation économique, du chômage en Haïti, le gouvernement a décidé de hausser le prix des carburants et malheureusement ces institutions internationales demandent toujours au gouvernement de faire des choses qui ne sont pas dans l'intérêt de la population. »

M. Adolphe, qui lui aussi condamne les violences du week-end, suggère cette fois au gouvernement de soumettre à l'avenir aux Haïtiens des initiatives importantes par référendum pour éviter que pareilles situations ne se reproduisent.

M. Bois pense que la situation est tellement instable dans le pays qu'il ne connaît pas la solution à la crise. Il parle néanmoins d'un perpétuel recommencement. « Supposons que M. Moïse démissionne, on retourne dans le même processus qu'on a connu depuis plusieurs années, c'est-à-dire un gouvernement de transition, ce qui va amener à de nouvelles élections. Est-ce que la solution réside dans le départ du président actuel? Je ne pense pas. Est-ce que la solution, c'est la venue d'un autre gouvernement de transition, je ne sais pas. »

M. Adolphe est plus pessimiste. « On est en train de reconstruire un pays, mais au lieu de le reconstruire, on est en train de retourner à la case de départ. » Il invite d'ailleurs la diaspora haïtienne à investir dans le pays pour créer de la richesse et diminuer le chômage dans l'île. « L'État ne peut être le seul pourvoyeur d'emplois, c'est le secteur privé qui donne les emplois. »

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