Tous les jours, des dizaines de camions colorés, remplis à craquer arrivent à l'est de Kaboul. Des vies entières y sont entassées, en équilibre précaire.

Marie-Eve Bédard

  Un texte de Marie-Eve Bédard

L'Afghanistan est ravagé par les conflits depuis près de 40 ans. Et pour la majorité de gens qui ont fait le voyage à bord de ces camions, les décennies de violence se sont écoulées à l'abri, dans le pays voisin.

C'est le cas d'Adbul Samad. Il rentre chez lui après s'être réfugié pendant 35 ans au Pakistan. Jusqu'à tout récemment, il s'y sentait bienvenu. Mais, les choses ont changé et aujourd'hui, pour lui et les 22 membres de sa famille, le retour est amer, forcé.

Les membres de sa famille vont recevoir une somme pouvant atteindre 530 $ chacun pour se réinstaller dans un pays que certains n'ont jamais connu.

Le programme de retour volontaire du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés existe depuis 2002 en Afghanistan. Les premières années ont vu un nombre important de réfugiés revenir dans un pays nouvellement occupé par la coalition internationale. Mais avec la violence qui a repris ses droits, le nombre de retours a diminué.

Cependant, depuis près d'un an, on assiste à un retour en masse des 3 millions d'Afghans réfugiés au Pakistan. Ce retour coïncide avec la dégradation des relations diplomatiques entre les deux pays.

C'est pourtant loin d'être le moment idéal pour qu'ils rentrent chez eux, dit Maya Ameratunga, représentante du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en Afghanistan. « On ne parle pas d'un après-conflit », précise-t-elle.

« Alors pourquoi reviennent-ils? C'est parce que la vie est devenue très, très difficile au Pakistan. Les réfugiés et les sans-papiers, ceux qui n'ont pas de statut, se font montrer la porte », ajoute Mme Ameratunga.

Connaître les risques

Sous une grande tente blanche, le centre d'accueil du HCR a mis en place une présentation qui n'a rien pour rassurer les réfugiés qui reviennent. Le sol de terre battue est jonché de mines antipersonnel désactivées pour mettre en garde les familles sur les dangers qui les guettent.

Malgré plus de 130 millions de dollars investis par la communauté internationale, notamment par le Canada, pour déminer le pays, plus de 1 million d'engins explosifs restent enfouis dans le sol de l'Afghanistan et continuent de faire des morts et des blessés.

Abdul Samad ne cache pas ses inquiétudes. « Bien sûr que je suis inquiet, dit-il, comment ne pas l'être? Le pays est détruit. De part et d'autre, que ce soit du côté des talibans ou du gouvernement, on accumule les morts. »

Difficile de se réinstaller

Une fois leur argent en poche, les familles doivent trouver elles-mêmes un endroit où loger. Le ministère afghan pour les réfugiés a promis de fournir des terres, mais tarde à tenir parole.

« Au Pakistan, on nous a pris nos papiers. Nous n'avons nulle part où aller, explique Abdul Samad. Nous avons de jeunes enfants, comment va-t-on faire ici pour l'école? »

Tous ces réfugiés qui rentrent du Pakistan ou de l'Iran risquent fort se retrouver parmi les plus vulnérables d'une population qui a déjà du mal à survivre.

« Nous estimons que plus de 1 million de déplacés vont revenir au pays en 2016 », souligne Maya Ameratunga, du HCR. » Ce qui nous fait peur, ce sont les quatre prochains mois, quand l'hiver va s'installer en Afghanistan. »

Réfugiés de l'EI

Les combats entre les talibans et les forces gouvernementales déplacent en moyenne 1000 Afghans chaque jour depuis le début de l'année. Et aux talibans s'ajoutent des combattants qui se réclament du groupe armé État islamique (EI).

S'ils sont moins nombreux, les combattants du groupe armé État islamique n'en sont pas moins dangereux. En juillet dernier, ils ont revendiqué l'attentat le plus meurtrier de l'histoire de l'Afghanistan.

À quelques kilomètres du centre d'accueil des réfugiés, un village entier a déménagé pour fuir le groupe armé État islamique. Chinwari, près de Jalalabad et de la frontière pakistanaise, a été envahi par l'organisation terroriste il y a moins d'un an.

« Ils ont détruit les maisons et ont pris les toits pour en brûler le bois », raconte un des anciens du village. « J'avais une petite échoppe, j'avais beaucoup de produits dans mon commerce pour le ramadan. Mais je n'ai pu emporter que mon écharpe, rien d'autre. Dans le village, 10 à 15 personnes ont été tuées sur-le-champ. Les combats étaient violents, dès que l'EI est arrivé, ils ont tout brûlé. »

Beaucoup ont fui dès les premières flammes. Ceux qui sont restés ont pris les armes contre les nouveaux occupants. Et ils en ont payé le prix de façon cruelle. Dix membres de la famille d'Afzalihan Chinwareh ont été exécutés publiquement, forcés de s'asseoir sur une bombe.

« Le groupe armé État islamique a commis des actes d'une cruauté sans nom contre les gens, les accusant de s'être opposés à eux au nom du gouvernement et des talibans. Après, l'EI a emprisonné des gens. Certains ont dû s'asseoir sur des bombes, d'autres ont été égorgés », se souvient Afzalihan Chinwareh.

L'aide qu'ils reçoivent, soit quelques centaines de dollars par mois, ne suffit pas à payer le loyer ou à envoyer les enfants à l'école, disent les anciens.

« La mort est notre seule issue, croit Afzalihan Chinwareh. Nous n'avons nulle part où aller, nous n'avons pas les moyens d'acheter des terres et le gouvernement ne nous en donne pas. Dans le passé, c'était possible d'aller au Pakistan et ils vous donnaient un terrain vague, c'était à vous et vous pouviez y planter une tente. Mais dans notre propre pays, notre gouvernement ne nous offre aucun abri. Il ne s'occupe pas de nous. »

Un exil forcé

Les Afghans forment le deuxième groupe national de réfugiés en importance, juste derrière les Syriens. Dans les circonstances, pas étonnant que de plus en plus d'Afghans choisissent l'exil vers l'Europe.

En 2015, près de 200 000 d'entre eux ont demandé l'asile en Europe. L'exode se poursuit au même rythme cette année. Kaka Jan maudit le jour où ses enfants ont pris la décision de quitter Kaboul. Le vieil homme se tient aujourd'hui au-dessus de leur tombe dans le vaste cimetière de la capitale.

Tous sont morts noyés avant de pouvoir atteindre les côtes de l'Europe. Le frère de Haji Farid faisait aussi partie du voyage fatal.

« Il s'inquiétait pour ses deux enfants et disait que leur avenir était incertain. Moi, je lui disais de ne pas partir, raconte Haji Fardi, que personne n'allait mourir de faim, que le destin, c'est le destin et que quand notre heure arrive, on n'y peut rien. Mais pas comme ça. Pas une famille entière qui dort maintenant ici. »

L'Afghanistan, 15 ans plus tard

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