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Les vaches sacrées à l'origine d'une crise politique et religieuse en Inde

Un regain de tension se fait sentir en Inde alors que des nationalistes hindous, légitimés par le pouvoir en place, tentent d'interdire aux musulmans et aux chrétiens de manger du boeuf, voire d'autres animaux. Certains parlent déjà d'une « guerre des vaches ».

Un reportage de Thomas Gerbet, correspondant en Inde

« Non! Pas de photo! Pas de photo! » La réaction virulente du boucher me surprend. C'est la première fois en deux mois qu'un Indien s'oppose à ce que je le photographie. Mais en regardant de plus près ce qu'il est en train de découper, je comprends : c'est du boeuf.

Les bouchers indiens, souvent musulmans, sont sur les dents en ce moment. Plusieurs sont harcelés par des militants hindous. La peur est en train de gagner tout le pays, même dans les États où l'abattage et le commerce des bovins sont autorisés.

Assassiné pour avoir transporté du boeuf

Début avril, un musulman a été battu à mort sur une route de l'État du Rajasthan par des extrémistes hindous qui l'accusaient de transporter illégalement de la viande. Des milices citoyennes qui s'autoproclament « protectrices des vaches » se sont formées dans les dernières semaines et rodent.

Mangat Ram, un fermier de l'Uttar Pradesh, a raconté à un journal local qu'il est ciblé depuis plusieurs jours par des groupes fidèles au premier ministre Narendra Modi, dont le parti BJP a remporté de nouvelles victoires électorales dans plusieurs États, fin mars.

Des policiers auraient été vus accompagnant ces milices. Dans l'État d'Assam, dans le nord-est du pays, trois musulmans, dont un mineur, ont été arrêtés la semaine dernière pour avoir transporté illégalement du boeuf. Les adultes ont écopé de 14 jours de prison ferme et le mineur a été placé dans un foyer.

Hécatombe dans l'industrie bovine

L'Uttar Pradesh, l'État le plus peuplé d'Inde, est l'épicentre de la crise. Aussitôt après avoir remporté les élections locales, le 18 mars, l'extrémiste hindou Yogi Aditya Nath (BJP) a lancé une vaste campagne de répression pour protéger les vaches.

Trois quarts des abattoirs de l'État ont été fermés en quelques jours. Depuis, les autres fonctionnent au ralenti. Par effet domino, des milliers de vendeurs de viande ont fermé leurs portes. Des marchés aux bestiaux se sont vidés dans plusieurs régions.

La prison à vie pour le « meurtre » d'une vache

Mais c'est l'État du Gujarat (dirigé par le BJP) qui a adopté, le 31 mars, la loi la plus sévère du pays contre les abattoirs. Une personne qui abat une vache est maintenant passible de 14 ans de prison ferme, ce qui est considéré en Inde comme une peine de prison à vie.

« Si nous protégeons la religion, la religion va nous protéger », a déclaré le ministre en chef du Gujarat, Vijay Rupani. « La vache est un symbole et c'est notre responsabilité de la protéger. »

D'autres États serrent la vis en justifiant la répression par la volonté de lutter contre les activités « illégales » de production de viande. Cependant, beaucoup d'usines et de commerces légaux ont aussi été fermés.

Environ 80 % des Indiens sont hindous, 14 % sont musulmans et 2 % chrétiens. « Le but du nationalisme culturel, c'est de créer une nation hindoue dont les principaux ennemis sont les mangeurs de boeuf musulmans et chrétiens », a écrit la rédactrice en chef du journal indien The Telegraph dans un éditorial, la semaine dernière.

Après le boeuf, les autres viandes, le poisson et les œufs?

Les nationalistes hindous les plus radicaux semblent de plus en plus vouloir imposer ce régime alimentaire aux autres. Le ministre en chef du Gujarat, par exemple, a déclaré vouloir que son État devienne « végétarien ».

Fin mars, dans la ville pourtant très moderne de Gurgaon, en banlieue de New Delhi, des centaines de vendeurs de viande – incluant un restaurant PFK – ont été forcés de fermer leurs portes durant neuf jours par un groupuscule hindou, sous prétexte qu'un festival religieux était en cours.

Aussi, le gouvernement de l'État du Madhya Pradesh, où le BJP est aussi au pouvoir, a banni les oeufs des repas du midi distribués aux élèves, l'an dernier.

Paradoxalement, l'Inde est le principal exportateur de boeuf au monde

L'Inde n'est pas à une contradiction près. Le pays produit plus de six millions de tonnes de viande par année. Le marché représente quatre milliards de dollars. Le boeuf est surtout destiné à la Chine et au Vietnam.

Les exportations sont en baisse depuis l'arrivée au pouvoir du BJP, en 2014, mais restent assez importantes pour que le pays conserve son rang de premier exportateur de boeuf de la planète.

« Il y a un malaise dans l'industrie », a déclaré aux médias indiens un représentant du Al-Noor Group, un des plus grands exportateurs du pays. « Nos importateurs veulent savoir ce qu'il se passe dans ce pays. »

Rien que dans l'Uttar Pradesh, les usines de viande bovine donnent du travail à 500 000 personnes, dont un grand nombre d'hindous.

La sacralisation des vaches est assez récente dans l'histoire indienne. Le symbole s'est surtout imposé pour marquer une différence face aux colonisateurs britanniques (l'Inde est devenue indépendante en 1947), mais aussi face aux musulmans qui ont dominé en l'Inde jusqu'à la fin du XIXe siècle sous l'Empire moghol.

L'autre chose que le parti au pouvoir semble oublier, c'est que beaucoup d'hindous consomment du boeuf, souvent en cachette. C'est le cas des populations les plus pauvres et marginalisées, surnommées les « intouchables ». Ces gens trouvent dans le boeuf indien une source de protéines moins chère que les autres viandes.

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