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Les vagues d'interdiction entraîneront-elles la fin des sacs de plastique?

Le début de 2018 a sonné la fin des sacs de plastique minces à Montréal, mais aussi dans plusieurs autres villes et pays du monde. Où sont ces interdictions et sont-elles vraiment efficaces?

Un texte de Mélanie Meloche-Holubowski

« On est dans un mouvement qui cible le sac de plastique très mince comme étant un matériel d’un gaspillage très grand. Le sac de plastique est le symbole du gaspillage d’objets à usage unique de toute une génération », dit M. Marc-J. Olivier, chimiste spécialisé en environnement et en gestion des matières dangereuses à l'Université de Sherbrooke. Le phénomène environnemental, qui a commencé dans les années 1990, a pris énormément d’ampleur, précise le chimiste.

Pour tenter de renverser la tendance, plusieurs nouvelles réglementations sont entrées en vigueur un peu partout à travers le monde le 1er janvier 2018.

Jusqu'à maintenant, une soixantaine de pays ont réglementé l’utilisation des sacs de plastique. Les interdictions émanent principalement du milieu municipal, où il est généralement plus facile de légiférer et de contrôler l’implantation des restrictions. Quelque 300 villes ont agi pour réduire la consommation de sacs à usage unique.

Chaque instance utilise une méthode différente, mais la plupart préfèrent bannir les sacs minces et taxer les autres sacs pour encourager la réutilisation et le recyclage. « C’est presque ce modèle partout, même si certains endroits sont plus sévères que d’autres. »

Une approche européenne, mais individuelle

En 2013, la Commission européenne (CE) a imposé aux États membres l’obligation de réduire la quantité de sacs de plastique à usage unique. Chaque État peut choisir son approche, mais la CE a fixé la limite de consommation annuelle à 90 sacs par personne d’ici 2019 et à 40 sacs par personne d’ici 2025. Les États devaient également garantir qu’à partir de 2018, les sacs ne seraient plus offerts gratuitement.

La Pologne, la Grèce et Chypre ont été les derniers pays à introduire des réglementations, mais ils l’ont fait avec une certaine réticence. Pour sa part, la France est allée encore plus loin, en décrétant que la vaisselle jetable en plastique serait interdite à partir de 2020.

L’Irlande et le Danemark sont les pays européens qui ont réussi à réduire le plus la consommation de sacs, et ce, grâce à une taxe élevée sur les sacs.

Les Irlandais, qui consommaient en moyenne 328 sacs par personne par an, en utilisent désormais juste 18, une réduction de 95 %. Au Danemark, une taxe allant de 0,40 $ à 0,70 $ par sac a permis de réduire de moitié le nombre de sacs utilisés, passant de 800 millions en 1994 à 400 millions.

Prison et amendes salées en Afrique

Une dizaine de pays africains ont interdit ou taxé les sacs de plastique. Le Kenya, où l’on utilise 24 millions de sacs par mois, a adopté à la fin de 2017 l’une des réglementations les plus sévères au monde. Ceux qui produisent, vendent ou distribuent des sacs en plastique risquent des amendes de 40 000 $ et quatre ans de prison.

Au Rwanda, c’est tolérance zéro. Les gens qui importent ou qui tentent de faire entrer clandestinement des sacs de plastique dans le pays peuvent être condamnés à six mois de prison et certains commerces ont été fermés pour avoir utilisé du plastique. À l’aéroport de Kigali, on avertit les touristes que leurs sacs de plastique seront confisqués.

Les Philippines ont décidé de restreindre l’utilisation de ces sacs après le passage du typhon Ondoy en 2009. Les inondations avaient été exacerbées par d’innombrables sacs de plastique qui bloquaient les systèmes de drainage.

Ville par ville en Amérique

Le mouvement canadien a surtout pris de l’ampleur depuis que la Californie a interdit les sacs, il y a deux ans. Les normes adoptées par la Ville de Montréal ont d’ailleurs été inspirées par celle de la Californie.

Au Canada, 18 villes ont à ce jour interdit les sacs de plastique. Leaf Rapids, au Manitoba, a été la première communauté canadienne à le faire en mars 2007. La municipalité avait alors offert cinq sacs réutilisables à chaque demeure et avait introduit une taxe de 3 ¢ pour l’achat de sacs à usage unique.

Depuis le début de 2018, une douzaine de villes canadiennes se sont jointes au mouvement. D’autres, comme Gatineau et Vancouver, y songent.

À Portland, dans le nord-ouest des États-Unis, l’interdiction a permis de réduire de plus de 300 % la quantité de sacs et d'augmenter l’usage de sacs de papier de près de 500 %. À Washington, la consommation de sacs de plastique à usage unique a diminué de 80 % en un an après l’introduction d’une taxe.

Quelle est la meilleure méthode?

La plupart des endroits choisissent de bannir les sacs les plus minces puisqu’il y a peu d’espoir qu’ils soient réutilisés, explique M. Olivier.

« Les sacs de 50 microns ou moins sont des sacs très peu résistants qui vont inévitablement se déchirer après un usage. Si bien qu’on revient à la maison avec un sac avec un trou. Mais je ne ramasserai pas des crottes de chien avec un trou! » Au Québec, seulement 14 % de ces sacs vont dans le recyclage; 86 % de ces sacs sont jetés.

De plus, ces sacs sont produits avec du polyéthylène basse densité et ont une faible valeur de revente. « Ils sont moins intéressants pour le recyclage. » D’ailleurs, la Chine, qui réglemente les sacs de plastique depuis 10 ans, imposera à la fin de 2018 un moratoire sur l'importation de matériaux recyclables (plastique, papier, verre, etc.). Déjà, des villes canadiennes ont de la difficulté à trouver des acheteurs pour toutes ces matières recyclables, qui comprennent des millions de sacs de plastique.

Selon M. Olivier, le meilleur profil d’interdiction est l’interdiction des sacs de 50 microns et moins, les sacs biodégradables et oxodégrables.

Biodégradable ne veut pas nécessairement dire compostable...

Certaines villes, comme Montréal, interdisent également les sacs biodégradables. L'utilisation de ces sacs, pourtant souvent proposés pour le compostage municipal, est tout aussi problématique que les sacs de plastique minces, précise M. Olivier.

« Ces sacs sont fabriqués avec du plastique et de l’amidon. L’amidon se fait manger, mais tous les petits bouts de plastique vont demeurer 400 ans. »

Par ailleurs, plus de 10 % des sacs biodégradables finissent au dépotoir parce que les centres de recyclage ou de compostage ne réussissent pas à les trier adéquatement. « Ils sont jetés et vont à l’enfouissement. C’est la chose qui n’est pas dite et c’est une grande problématique. »

Un bannissement des sacs minces peut par contre encourager l'utilisation de sacs plus épais. C’est pourquoi ces sacs plus épais doivent être facturés aux consommateurs pour encourager le réemploi, dit M. Olivier.

En Afrique du Sud, on a observé qu’une taxation trop basse n’encourageait pas les gens à réduire leurs habitudes. « Lorsque le prix a été fixé à un niveau inférieur, la quantité de sacs utilisée a augmenté; les gens se sont habitués à payer pour les sacs », peut-on lire dans un rapport du gouvernement.

Si les interdictions imposées graduellement sont mieux acceptées par le public et les entreprises, des périodes d’adaptation trop longues sont moins efficaces, comme l’ont remarqué certaines villes, comme Brookline, au Massachusetts. Après une période de transition de deux ans, plusieurs commerçants n’avaient pas changé leurs habitudes, croyant que les inspecteurs ne viendraient jamais.

Comment faire respecter la réglementation?

Même si plusieurs pays ont adopté des règlements, ils ne sont pas toujours appliqués. Les villes qui ont connu les meilleurs succès ont surveillé de près l’application du règlement.

À Washington, des « clients mystère » visitent chaque année environ 500 commerces pour vérifier l’épaisseur des sacs et si les entreprises facturent réellement les sacs aux clients. Les contrevenants reçoivent une lettre d’avertissement, puis une amende s’ils récidivent.

En Irlande en 2011, les supermarchés Dunnes Stores ont dû payer plus de 46 millions de dollars au gouvernement, qui avait lancé des poursuites judiciaires pour non-application de la tarification sur les sacs. De plus, tous les mois, les commerces doivent rembourser le paiement dû au Environment Fund, sans quoi, ils peuvent écoper de pénalités allant jusqu’à 1500 $ par jour.

La riposte de l’industrie du plastique

S’il n’est généralement pas difficile de convaincre les élus d’adopter des interdictions et taxations, l’industrie du plastique résiste.

L’American Chemistry Council aurait investi près de 10 millions de dollars en lobbyisme dans l’espoir de stopper toute législation en Californie. Le bannissement prévu à San Francisco a été retardé par des poursuites judiciaires de l’industrie du plastique, qui argumentait que la Ville n’avait pas procédé à une étude d’impact environnemental. La Ville a eu gain de cause devant la Cour suprême de l’État de Californie.

La Ville de Toronto avait imposé en 2009 une tarification, puis avait proposé en 2012 d’interdire complètement les sacs de plastique. Mais les élus ont abandonné toute réglementation, craignant des poursuites judiciaires.

Si de nombreuses entreprises ont d'abord critiqué le fait qu'elles doivent faire payer les sacs à leurs clients, plusieurs d'entre elles se joignent au mouvement avec enthousiasme, ajoute M. Olivier. « Je pense que nous sommes à deux doigts que plusieurs chaînes abandonnent les sacs minces. Ils vont reprendre cette idée comme du marchandisage vert. »

Est-ce que ça fonctionne?

Les statistiques démontrent que moins de sacs sont utilisés là où des interdictions sont imposées, mais selon M. Olivier, il reste encore beaucoup de travail à faire avant de changer fondamentalement les habitudes des consommateurs. « ll s’agit d’un phénomène générationnel. Les nouveaux consommateurs, les ados par exemple, vont prendre l’habitude d’avoir des sacs réutilisables. On n’aura pas véritablement une idée du changement après un ou deux ans. C’est plutôt dans un horizon de 20 ans. »

Ces interdictions n’annoncent pas la disparition complète des sacs de plastique, indique M. Olivier, qui rappelle que tous les plastiques peuvent être recyclés. « L’idée, c’est de consommer mieux. Je n’ai pas de problème à utiliser un sac de plastique, mais pas de l’utiliser que pour quelques minutes et ensuite de le jeter. C’est mauvais de voir le plastique qui traîne dans les rivières, les océans. Mais c’est un gigantesque gaspillage de les enfouir, surtout dans une approche de développement durable. »

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