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Les villes américaines, la première ligne de résistance anti-Trump

Peu le savent, mais 88 des 100 plus grandes villes aux États-Unis ont voté majoritairement pour Hillary Clinton. Après deux semaines de décrets controversés, c'est dans les villes que Donald Trump rencontre de la résistance. Portraits de plusieurs maires progressistes... et pas seulement démocrates.

Un texte de Michel Labrecque, à Désautels le dimanche

Il y a deux semaines, les maires américains se sont réunis à Washington, une ville où Donald Trump a recueilli 4 % des votes. Lors de cette rencontre de la US Conference Of Mayors, Eric Garcetti, le flamboyant maire de Los Angeles, a affirmé qu'il fallait « réformer le système d’immigration, et tracer un chemin vers la légalisation des 11 millions d’illégaux ».

On est aux antipodes de premiers décrets de Donald Trump, qui veut, entre autres, pénaliser les villes qui refuseront de collaborer aux politiques d'expulsion d’immigrants illégaux.

Il y a les maires Bill De Blasio (New York), Marty Walsh (Boston) et Rahm Emanuel (Chicago) qui promettent de ne pas céder aux politiques de Trump sur l’immigration, mais aussi sur les politiques de santé, d’avortement, de justice et d’environnement. Mais il y aussi des maires républicains, qui sont plus modérés et pragmatiques que leur homologue à Washington.

Voici quelques-uns des maires qui « résistent ».

ANAHEIM (CALIFORNIE) : 345 000 habitantsClinton : 51 %, Trump : 43 % (à Orange County, dont fait partie Anaheim)

Anaheim, près de Los Angeles, où est situé le premier parc Disney, a un maire républicain. Cependant, à propos de l’immigration, Tom Tait pense la même chose qu’Eric Garcetti, le maire de Los Angeles : « Le système ne fonctionne pas, il faut le changer. »

En tant que conservateur, M. Tait croit qu'il faut limiter la tailler de l'État. « Mais, comme maire, il faut aussi que je règle des problèmes : quand je rencontre des gens de notre importante population immigrante, je réalise qu’il y a des sans-papiers, que beaucoup d’entre eux ont presque toujours vécu ici. Pourquoi voudriez-vous les empêcher de prospérer et de vivre le rêve américain? », explique-t-il.

M. Tait rappelle que la dernière réforme de l’immigration a été adoptée par Ronald Reagan, un républicain. Il faut dire aussi qu’être un politicien républicain en Californie est une espèce de plus en plus menacée, d’où peut-être une certaine flexibilité.

Quand on lui demande s’il est peut-être moins à droite que des politiciens fédéraux républicains, il tente de contourner la question. À micro fermé, toutefois, il avouera que oui. Les républicains ont tellement peur de s’aliéner leur base Tea Party qu’ils n’osent pas dire certaines choses publiquement.

« Franchement, si Bill de Blasio (maire à gauche de New York) a une bonne idée, je n’hésiterai absolument pas à la lui emprunter », confie-t-il.

Il semble donc qu’il est encore possible de créer des consensus bipartisans chez les maires, ce qui ne semble plus exister à Washington.

SEATTLE (WASHINGTON) : 3 300 000 habitants (région métropolitaine)Clinton : 72 %, Trump : 21 %

Seattle, c'est la ville de Boeing, de Microsoft, de Starbucks et d’Amazon. Une ancienne ville provinciale devenue une grande métropole, une ville d’innovation.

« Seattle est une ville très progressiste », dit le maire, Ed Murray, tout simplement. Seattle a haussé le salaire minimum à 15 $ l’heure et a réformé son service de police pour l’adapter aux minorités. C'est aussi une ville refuge, qui refuse d’expulser des immigrants illégaux à moins qu’ils n’aient commis des crimes.

Seattle aime ses entreprises capitalistes et innovantes, mais c’est une ville qui se veut égalitaire et qui n’a pas peur de taxer ses habitants après les avoir consultés par référendum.

« Il y a eu une hausse de taxes pour favoriser l’accès à la prématernelle, une autre pour améliorer le transport en commun, encore une pour créer du logement abordable. Et les gens acceptent parce qu’ils trouvent important que la croissance économique ne se fasse pas au détriment de l’égalité et des minorités », dit-il.

Ed Murray attend Donald Trump de pied ferme.

MESA (ARIZONA) : 450 000 habitantsTrump : 49 %, Clinton : 44 % (Maricopa county, dont Mesa fait partie)

Mesa est une ville en pleine croissance en banlieue de Phoenix, la métropole de l’Arizona. John Giles est un républicain, mais dit certaines choses que des républicains ne disent pas souvent.

« Dans ma ville de 1 demi-million d’habitants, des dizaines de milliers d’entre eux ont eu accès à l’assurance santé pour la première fois avec la loi d’Obama », souligne-t-il. Une collègue du journal USA Today qui était avec moi pour l’entrevue n’en revenait pas : un républicain qui dit des choses positives sur la réforme de la santé d’Obama?

Et M. Giles de rajouter : « C’est une partie importante de mes concitoyens et je vais défendre leurs intérêts avec passion. Comme élu républicain, j’ai envie qu’on entende clairement ce que je pense. »

Le maire ne dit pas que l’Obamacare est parfaite, mais selon lui, l’abroger, comme le souhaitent beaucoup de républicains, serait catastrophique. Cela entraînerait la fermeture d'hôpitaux et la perte d'emplois. Autrement dit, on n’y touche pas si on n’a pas de meilleure solution de rechange.

« J’espère que les adultes dans la pièce vont tempérer les ardeurs partisanes de ceux qui rêvent d’organiser un défilé pour célébrer la mort de l’Obamacare », dit-il.

Beaucoup de républicains ne sont pas stupides, et j’espère qu’à la fin, nous aurons un système de santé qui aura réparé certains problèmes de la loi actuelle.

John Giles, maire de Mesa

John Giles est un autre partisan des compromis entre démocrates et républicains. Selon lui, « il n’y a pas de nids-de-poule démocrates ou républicains, juste des nids-de-poule à réparer ».

ITHACA (NEW YORK) : 30 000 habitantsClinton : 67 %, Trump : 25 %

Ithaca est une ville universitaire de l'État de New York, dans laquelle se situe la prestigieuse Université Cornell. Svante Myrick, premier maire noir de la ville, issu d’un milieu défavorisé, n’a pas la langue dans sa poche.

« Je peux vous garantir que Donald Trump ne serait jamais élu à la tête d’une ville, parce que les gens prennent très au sérieux le travail du maire. C’est un des paradoxes de la politique américaine : les gens élisent un président pour envoyer un message, mais ils élisent un maire pour obtenir des résultats », affirme-t-il.

Myrick est un démocrate, progressiste et pragmatique. Il se targue d'avoir éliminé le déficit et baissé les impôts, en réduisant l’appareil municipal, mais aussi en attirant de nouvelles entreprises et de nouveaux emplois. Et ne parlez pas à Myrick d’embourgeoisement : il ne faut pas que le développement se fasse au détriment des classes moyennes, dit-il.

Sur Donald Trump, il ne mâche pas non plus ses mots. « La première chose qu’on peut faire, c’est de défendre les plus vulnérables : les femmes qui pourraient perdre leur droit de choisir, les immigrants et réfugiés et la communauté LGBTQ », dit-il.

M. Myrick croit également que les maires doivent faire du lobbying auprès du Congrès, de même que démontrer qu'au « niveau local, les politiques progressistes fonctionnent ».

Donald Trump a dit que certains quartiers urbains étaient à feu et à sang. Pourtant, il sait que New York est plus sécuritaire que jamais, que Los Angeles est plus sûre que jamais.

Svante Myrick, maire d'Ithaca

« La création d’emplois dans les grandes villes, c’est largement à cause des politiques progressistes, qui favorisent l’accès à l’éducation et l’égalité », poursuit-il.

Et si Trump ose imposer des politiques aux villes? « Ils me sortiront de mon bureau les menottes aux poings », indique-t-il.

Notes : Toutes ces entrevues ont été réalisées juste avant l’assermentation de Donald Trump. Depuis, il y a eu les décrets sur l’immigration, des menaces de réduire les fonds des villes refuges qui refuseront de collaborer avec la nouvelle administration. Ces menaces semblent avoir eu un effet sur certains maires, dont celui de Miami, le républicain Tomas Regalado.

Cependant, la plupart des maires ne semblent pas vouloir reculer dans des villes comme Philadelphie, San Francisco, Denver, Providence, Boston, et beaucoup d’autres. À voir les manifestations des derniers jours, les villes deviendront le terrain privilégié de l’opposition à Trump.

« Jusqu’à preuve du contraire, nous sommes encore aux États-Unis d’Amérique », disait récemment Jim Kenney, le maire de Philadelphie.

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