Retour

Marie-Eve Bédard raconte l'enfance affamée au Soudan du Sud

Accablante, la situation au Soudan du Sud l'est : 100 000 personnes y souffrent de famine, 6,2 millions d'autres ont besoin d'une aide alimentaire d'urgence. La guerre civile sévit dans ce pays où 98 % de la population avait voté pour l'indépendance en 2011. Sur place, notre envoyée spéciale Marie-Eve Bédard explique que ce sont les enfants qui paient le plus lourd tribut.

Un texte d'Anne-Marie Lecomte

Dès mercredi, Marie-Eve Bédard et son caméraman Sylvain Castonguay se rendront dans ce qu'on dit être le plus grand marécage d'Afrique. Ils iront en canot, ou carrément à pied, avec de l'eau jusqu'aux hanches, dans cette végétation peuplée d'îles.

C'est précisément parce qu'il est difficile d'accès qu'un certain nombre de Soudanais du Sud se réfugient dans cet environnement hostile. Ils fuient les violences, les combats, les persécutions même.

Pas comme en Éthiopie, mais...

Le vaste marécage vers lequel se dirige la reporter se trouve au sud de deux États (le Soudan du Sud compte dix États fédérés) où l'ONU a officiellement déclaré l'état de famine.

Mais la situation n'est pas celle qu'on peut imaginer, explique Marie-Eve Bédard, qui en est à sa première visite dans ce jeune pays. « On a des préjugés vis-à-vis de la famine : enfants et adultes décharnés, au ventre gonflé ... », dit-elle.

Or, la situation au Soudan du Sud n'est pas celle de l'Éthiopie des années 1980 : les adultes sont minces, certes, mais « on ne voit pas des hommes matures souffrir de malnutrition sévère ». « Les femmes ont une santé précaire, parce que dans ce pays, contraception et planification familiale sont taboues. Résultat : les femmes sont toujours en train de porter un enfant », dit Marie-Eve Bédard.

Les véritables victimes de la famine et de la malnutrition, ce sont les enfants. « Ils paient le prix, dit la reporter. Leur avenir est hypothéqué. » C'est un fait, puisqu'au Soudan du Sud, l'espérance de vie est de 55 ans, et que le taux d’alphabétisation y est le plus bas du monde.

Des petites filles joufflues encore hier...

La grande majorité des cas de malnutrition chez les enfants au Soudan du Sud sont accompagnés de maladies infectieuses et opportunistes. Malaria, sida, choléra et tuberculose.

Dans son premier reportage télé au Soudan du Sud, Marie-Eve Bédard décrit ainsi les familles rencontrées à l’hôpital pour enfants d’Al-Sabah, à Juba.

Il y a Henan Kor, âgée de 18 mois et qui ne pèse que 5 kilos. C'est près du tiers de ce qu’elle devrait peser à son âge. La fillette tient à peine assise. Il y a Gumba, arrivée à l'hôpital le cœur lourd et les bras trop légers, montrant une photo prise il y a environ un an de ses jumelles, rondes et joufflues. Depuis, l’une d’elles est morte et l’autre, Mary, se bat pour rester en vie.

Le fruit empoisonné de la guerre

La famine dans ce coin du monde n'est pas due à la sécheresse ou à quelque cataclysme naturel. Elle est le fruit empoisonné de la guerre. Riche en pétrole, le Soudan du Sud s'enorgueillit aussi d'une terre fertile et prometteuse. « Est-ce que c’est vert? On est sur les bords du Nil en ce moment, décrit Marie-Eve Bédard. Il y a des mangues qui nous tombent sur la tête, il faut presque porter un casque! »

« Toute la région des Équateurs, plus au sud, est une terre très riche, raconte-t-elle. Un fermier de l’Ontario venu former les gens et mécaniser l’agriculture nous disait que seules 5 % des terres sont cultivées. Des organisations distributrices de semences parlent, elles, d’une fraction. »

Alors pourquoi les Soudanais du Sud ont-ils faim? Parce que dans ce pays, la faim est utilisée comme arme de guerre, et l'insécurité paralyse cultivateurs et éleveurs. « Un vieux fermier me disait : "Pas un fermier ne va planter une récolte sans avoir la garantie de rester en vie pour en retirer les fruits" », se remémore la reporter.

Le garde-manger est vide; les routes sont impossibles

Marie-Eve Bédard désigne aussi deux problèmes qui aggravent la situation alimentaire de ce pays de 10 millions d'habitants. « De un, les gens n’ont pas fait suffisamment de réserves l’an passé parce qu’il y a eu, entre autres, recrudescence des conflits, et ils ont abandonné leurs champs ».

« De deux, les routes sont impraticables. D'abord, le réseau n'est pas très bon, mais, aussi, tout doit se faire par hélicoptère ou avion à cause de l’insécurité, même pour l’aide alimentaire. »

Ces derniers jours, Marie-Eve Bédard et Sylvain Castonguay étaient partis de Juba, la capitale, pour Bentiu, ville pétrolière sise dans un État qui portait, il n'y a pas si longtemps, le nom d'Unité - triste ironie. « C'est compliqué, le gouvernement n'arrête pas de changer les noms des États », explique la reporter.

À Bentiu, les 12 000 Casques bleus de la Mission des Nations unies au Soudan du Sud (MINUSS) gèrent un camp de protection des civils abritant des dizaines de milliers de déplacés. « Ce n'est pas comme les camps "rutilants" et très ordonnés de la Turquie », dit Marie-Eve Bédard. Elle qui est allée au Darfour dans les années 2000 constate que la situation des femmes au camp de Bentiu est similaire à celle que l'on constatait dans cette région de l'ouest du Soudan.

Le dangereux chemin menant au bois de chauffage

À Bentiu, ce sont les femmes qui sortent chaque matin du camp « et prennent la route pour aller ramasser du bois de chauffage, dit-elle. Tu les vois chaque jour avec ces fardeaux pas possibles en équilibre sur la tête, le corps complètement érigé à la verticale, de vieilles femmes aussi! ».

Du bois dont elles se servent pour faire cuire la nourriture, nourrir les enfants, ou encore qu'elles vendent « à ceux qui ne font pas le dangereux chemin pour aller en chercher », précise la reporter.

Dangereux, c'est peu dire : « Il y a énormément de violence sexuelle dont sont victimes ces femmes-là, et c’est un gros tabou », affirme Marie-Eve Bédard. Et c’était aussi un fléau au Darfour. « Ces femmes-là qui se font attaquer autour des camps, sur le chemin, par des hommes armés, que ce soit des soldats du gouvernement ou d’autres factions armées. »

Par honte, les femmes se taisent

Comme les victimes parlent peu, par honte, les organismes humanitaires peinent à leur venir en aide, dans un contexte où les maladies transmises sexuellement et le sida sévissent.

Mais pourquoi leur confier cette tâche si elle les met en danger? « C’est une bonne question, répond Marie-Eve Bédard. C’est ancré dans un mode de vie. Dans la société traditionnelle, sud-soudanaise et soudanaise, c’est leur rôle, ça appartient à tout ce qui est domestique. C’est, pour elles, une question de dignité et de nécessité. »

De plus, les hommes sont minoritaires au camp. Beaucoup ont disparu ou ont été enrôlés par l'un ou l'autre des groupes armés.

Deux classes de déplacés

Depuis près d'un an, la MINUSS n'enregistre plus les nouveaux venus, c'est-à-dire les personnes déplacées qui frappent à la porte du camp. Ce qui crée tensions et déséquilibres : ces laissés-pour-compte n'ont pas droit à une ration alimentaire comme ceux qui vivent en bonne et due forme au camp. Mais ces derniers partagent : « Il y a une solidarité qu’on sent, quand même, remarque Marie-Eve Bédard. Les gens ont très peu, mais ils partagent le peu qu’ils ont. C’est vrai en ville et aussi dans le camp de Bentiu. »

Et bien que les enfants grandissent dans ce que d'aucuns ont appelé « le trou noir de l'humanité », ils s'amusent, rapporte Marie-Eve Bédard : « Nous, on les regardait jouer avec un plaisir complètement abandonné dans le bassin des eaux usées de tout un camp, où l’hygiène est déjà particulièrement sommaire; ça ne gâche pas leur plaisir ».

Le mois dernier, un rapport confidentiel du Conseil de sécurité des Nations unies, consulté par l'agence de presse Reuters, tenait le gouvernement du Soudan du Sud pour une large part responsable de la famine dans certaines zones du pays en conflit.

Marie-Eve Bédard de conclure : « On a beau dire que c’est un peu de leur faute [aux Soudanais du Sud], que c’est une question politique et ethnique, et que s’ils déposaient les armes et construisaient la nation qu’ils viennent à peine de mettre au monde, ils n’en seraient pas là. Mais ces enfants-là n’ont pas demandé à ce qu’on prenne les armes et qu’on combatte. Ils ne savent probablement pas encore qu’ils appartiennent à une ethnie ou à une autre. Ce sont des victimes complètement innocentes. Et, malgré toutes leurs difficultés, ce sont des enfants comme ceux qu’on trouve chez nous ».

Plus d'articles

Commentaires

Vidéo du jour


Un avion s'écrase dans un arbre





Rabais de la semaine