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Méfiance et mépris en Caroline du Nord à l'approche de l'élection américaine

C'est devenu un cliché de parler des États-Unis comme d'un pays divisé. Pourtant, c'est si vrai à tant d'égards. En fin de campagne, dans une élection aussi bizarre qu'enlevante, le pays demeure fracturé, chaque partisan se méfie de l'autre camp.

Yanik Dumont Baron

  Un texte de Yanik Dumont Baron

La méfiance, vous la voyez sur les chandails et les autocollants que les adeptes de Donald Trump achètent à la fête foraine annuelle de Caroline du Nord. « La prison pour Hillary », réclament-ils - un appel qui trahit aussi du mépris pour la première femme à pouvoir réalistement aspirer à la Maison-Blanche.

La méfiance, vous l'entendez aussi en discutant avec Rosanne Sinatra, une de celles qui vendent des souvenirs au kiosque républicain de la foire. Elle ne fait pas confiance aux médias, aux sondages, au gouvernement, au FBI.

Cette « grand-mère de 52 ans » a peur que les démocrates trichent, volent la victoire à Donald Trump. « Si Hillary gagne, il va falloir qu'ils me le prouvent. C'est tellement malhonnête! Il va falloir qu'ils me le prouvent pour que j'accepte le résultat. »

Le soupçon, le doute, il est aussi présent chez Donna Williams, affairée à rappeler aux républicains qu'ils peuvent voter dès maintenant. Elle juge trop longue la période de vote par anticipation (jusqu'à 17 jours). « C'est fou! Il y a trop de jours pour voter. » Elle y voit une occasion de plus d'abuser du système.

Bien des républicains pensent comme Rosanne et Donna. C'est pour eux que la Caroline du Nord avait adopté une loi très stricte, obligeant les électeurs à présenter une pièce d'identité avec photo avant de voter - une loi invalidée par un tribunal fédéral, qui l'a jugée discriminatoire envers les Afro-Américains, qui votent surtout pour le Parti démocrate.

« Il n'y a rien de non partisan là-dedans », lance Matt Overby, président du Club républicain du comté de Raleigh. Il souligne que les juges qui ont invalidé la loi sont démocrates. « Un tribunal démocrate va prendre des décisions qui avantagent les démocrates », insiste-t-il, suspicieux à l'égard du système de justice.

Cette méfiance, vous la voyez aussi du côté démocrate. « Ça montre ce qu'ils pensent vraiment de nous », lance Nervahna Crew, agacée par les efforts républicains pour imposer un contrôle de l'identité des électeurs. « C'est du racisme. Ils montrent leurs vraies couleurs. »

« C'est une attrape! Ils veulent s'assurer que notre vote ne compte pas », rajoute Portia Rochelle, la présidente du NAACP local, un groupe de défense des droits des Afro-Américains. « Pourquoi est-ce qu'ils veulent revenir en arrière? On s'est vraiment battus [pour le droit de vote] », rappelle-t-elle.

Nombreux sont les démocrates à craindre des tactiques d'intimidation devant les bureaux de scrutin. Le parti a donc dépêché des avocats d'un peu partout pour intervenir légalement et rapidement en cas de manœuvre douteuse.

« On les appelle des "vote pro" », explique Austen High, responsable du Parti démocrate dans le comté de Wake, où est située Raleigh. « On veut être prêts à toutes les éventualités. On ne veut pas être surpris le jour du vote. »

Cette méfiance se manifeste malgré un système électoral des plus sûrs - un système décentralisé, supervisé par des citoyens représentant les deux principaux partis.

La tension sera vive le soir de l'élection du 8 novembre. Une fois les résultats annoncés, le camp défait sera-t-il capable de reconnaître la victoire de l'autre? Va-t-on appeler à l'émeute?

Certains des Américains qui attendaient dehors pour voter à Raleigh demeurent optimistes.

« La vaste majorité des Américains ont confiance dans le processus électoral », expliquait Denise Jones Seroka. « Mais on ne sera pas d'accord avec l'autre. Nous sommes des Américains. On ne s'entend pas. » Et de plus en plus, on se méfie de l'autre.

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