Partout où le regard se pose dans la vieille ville, à l'ouest du Tigre, on ne voit que destruction, désolation. Rencontres avec des Irakiens qui tentent de rebâtir leur vie.

Un texte de Marie-Eve Bédard, envoyée spéciale en Irak

À Mossoul, on distingue à peine le tracé de ce qui était avant d'étroites et sinueuses rues, maintenant ensevelies sous des tonnes de ciment et de divers objets témoignant du quotidien des habitants qu'on ne voit plus, nulle part.

Ici et là, dans les décombres, on retrouve quelques traces de l’emprise exercée sur la ville et sa population pendant près de trois ans par le groupe armé État islamique. Le fameux drapeau noir du groupe peint sur des commerces, des armes dissimulées dans les sous-sols éventrés des maisons et des corps de combattants laissés derrière.

La grande mosquée Al-Nouri, celle-là même où le dirigeant de l’EI, Abou Baker El-Baghdadi a été vu pour la seule et unique fois, s’autoproclamant calife d’un État islamique, est elle aussi détruite. Mais ici, ce sont les djihadistes qui l’ont bourrée de charges explosives et anéantie. Les quelques pans de mur qui tiennent toujours debout sont couverts de graffitis revendiquant la victoire des soldats irakiens.

Revenir dans son quartier en ruines

Cinq mois de bombardements et de combats impitoyables ont permis de chasser l’EI de Mossoul. Mais à quel prix?

Tous les ponts qui relient les deux rives de Mossoul ont été détruits tantôt par les bombardements de la coalition, tantôt par l’EI. Aujourd’hui, seul un pont temporaire, construit par les militaires, permet de traverser d’est en ouest.

De plus en plus, les citoyens de Mossoul l’empruntent dans l’espoir de rentrer chez eux après avoir fui l’avancée des combats à la hâte quelques mois auparavant.

Des enfants sous le bras, sur les épaules ou à la traîne, ils sont fouillés par la police fédérale avant de pouvoir passer. Dans des sacs de plastique qui menacent de céder sous le poids de leur contenu, ils transportent tout ce qu’ils avaient pu sauver de leurs possessions.

C’est quand même mieux que lorsqu’il avait emprunté le chemin inverse, raconte Raji Al-Amidi.

Ses voisins du quartier d’Al-Jadida n’ont pas eu sa chance. Ils ont cherché à se mettre à l’abri un certain jour de mars, mais ont été rattrapés par les bombes de la coalition.

La rage au cœur, Abdul Ghani, un vieil homme élancé, retrace les pas qui ont mené 11 membres de sa famille et plus d’une centaine de voisins à la mort.

« Nos maisons sont détruites. Dans cette maison seulement, 146 personnes sont mortes », dit-il, en balayant un amoncellement de débris de la main.

Sa famille et lui ont pu se rendre un peu plus loin alors que les combattants de l’EI tentaient de les retenir comme boucliers humains. Mais une autre bombe a frappé, emportant avec elle tous ses proches, dont sa femme, son fils et deux petites-filles. Il raconte que deux autres familles voisines ont aussi perdu leurs proches : « Trois enfants sont maintenant orphelins. Qui va en prendre soin? Qui va payer pour toutes ces pertes? »

Quelle vie à Mossoul?

Ce qui reste à Abdul Ghani, ce sont l’amertume et la colère envers un gouvernement à qui il ne fait pas confiance. La libération de sa ville prend pour lui des airs de punition collective.

« Voilà le véritable crime », dit-il, montrant une rue où chacune des habitations a été bombardée.

Ces sentiments, beaucoup les partagent ici. La vie reprend ses droits, mais quelle vie? Depuis 2015, les habitants de Mossoul qui recevaient un salaire du gouvernement de Bagdad se sont vu couper les vivres et l’argent. Les emplois tardent à venir.

« C’était mieux avec l’EI »

Le visage couvert d’un niqab ne laissant voir que ses yeux embués par les larmes, Shahla Mohammad Ibrahim implore quiconque veut bien l’écouter de lui porter secours. « Nous n’avons pas de salaire, rien pour survivre. Une pierre pleurerait face à notre situation. Je parle aux autorités, je me suis enregistrée, mais il ne se passe rien, nous n’avons rien », dit-elle.

Dénoncer ses voisins

Ça ne veut pas dire qu’on pardonne tout à l’EI. Abdul Ghani se garde de la colère pour ses voisins, ceux qui se sont joints au groupe armé.

« Ils sont partout parmi nous, dans les marchés, dans les rues, dans les mosquées, à notre travail. Ils nous ont surveillés, nous ont forcés à agir comme ils le voulaient. Si on désobéissait, on était décapités. C’était très facile pour eux. Dieu respecte les êtres humains, mais en un clin d’œil, eux pouvaient nous tuer. »

Comme beaucoup de ses concitoyens, il affirme qu’il n’hésitera pas une seconde à dénoncer aux autorités ceux qu’il connaît pour assouvir un désir de revanche.

C’est ce qui est arrivé à ce jeune homme de 17 ans qui se retrouve dans une camionnette de la police fédérale, les mains ligotées derrière le dos, le visage masqué. C’est son ami, avec qui il nageait dans le fleuve, qui a alerté les policiers pour qu’ils viennent l’arrêter.

Oscar, le copain du prisonnier, leur a raconté que le jeune homme était un informateur de l’EI et qu’il l’avait menacé à plusieurs reprises parce qu’il refusait de se joindre au groupe.

Le gouvernement irakien évalue les coûts de la reconstruction de Mossoul à 100 milliards de dollars américains. Une facture salée que le gouvernement central dit ne pas pouvoir payer seul.

Mais au-delà des infrastructures et des milliers d’habitations, on doit aussi rebâtir des vies entières et surtout un tissu social meurtri. Et pour ça, l’argent ne suffira pas.

Dans le climat actuel, ce pourrait être une bataille encore plus ardue que celle qui a permis de défaire militairement le groupe armé État islamique. Ériger un rempart contre l’extrémisme et la méfiance interconfessionnelle s’annonce un combat délicat et de longue haleine.

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