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« On m'a pris pour un tueur de Noirs » - Yanik Dumont Baron

Ils étaient trois. Grands et musclés. Noirs. Je ne suis pas si grand. J'ai un sac en bandoulière. Je suis Blanc. Les trois m'ont bloqué l'entrée de l'église. « On peut t'aider? » La question était pleine de scepticisme. Peut-être même avec un peu d'appréhension.

Un texte de Yanik Dumont Baron correspondant à Washington  

Je venais faire des entrevues avec des Noirs, justement. Ils voteront samedi. J'étais dans une petite ville de Caroline du Sud, à environ une heure de route de l'église de Charleston où un suprématiste blanc a massacré neuf fidèles. C'est le lien effrayant qu'ils ont fait en voyant un étranger arriver chez eux. Ils m'ont pris pour un tueur. Ils ont appelé la police.

Ça a pris de longues minutes pour éclaircir le malentendu, pour comprendre que j'étais bel et bien invité par le pasteur. Puis ils se sont confondus en excuses. Un mea culpa répété à plusieurs reprises. Moi, je suis resté navré. Navré que des gens d'Église doivent être à ce point sur leurs gardes. Navré de constater, encore une fois, que de nombreux Afro-Américains vivent dans un univers bien différent de la majorité.

Cet univers est bien visible au centre-ville d'Orangeburg. Des commerces à l'abandon, des maisons aux fenêtres placardées, des terrains vagues. Il y a peu d'emplois payants dans le coin. « La plupart de mes enfants sont partis », raconte une vieille dame dans un petit restaurant. « C'est une ville correcte pour les retraités. Mais pas pour les jeunes », ajoute-t-elle.

C'est le genre de ville qui semble taillée pour la campagne de Bernie Sanders, le sénateur du Vermont qui parle de justice sociale, qui veut aplanir les inégalités économiques. D'autant plus qu'Orangeburg compte quatre petites universités. C'est justement le genre de population stimulée par les promesses de Sanders ailleurs au pays.

« Bernie Sanders, il parle de ça, lance le jeune Ben Hook, militant et instruit. Il parle de profilage racial, d'emploi, de discrimination. Je crois qu'il va rétablir l'équilibre. »

J'ai rencontré Ben avec ses amis sur un terrain de basketball. De l'autre côté de la rue, il est venu me montrer les maisons en ruines. Et les gens qui habitent à côté.

Bien sûr, Bernie Sanders n'a pas le monopole des idées pour redonner espoir aux moins fortunés. Hillary Clinton en parle aussi. Mais ce qu'il y a d'ironique avec sa candidature, c'est le bilan présidentiel de son mari. C'est Bill Clinton qui a signé une série de lois qui ont conduit des milliers de jeunes hommes afro-américains en prison, souvent pour de longues peines. L'une des raisons qui expliquent leurs conditions aujourd'hui.

Ce n'est pas une explication complète, bien sûr. Et c'est peut-être injuste de transposer sur Hillary les conséquences des politiques que son mari a mises en place il y a une vingtaine d'années. D'ailleurs, Orangeburg demeure « Clinton Country », comme une bonne partie de la Caroline du Sud, si l'on se fie aux sondages.

Une des raisons qui expliquent pourquoi les Afro-Américains du Sud voteront surtout Clinton, c'est Barack Obama. Hillary se colle à son héritage, se présente comme la mieux placée pour poursuivre sur la lancée du premier président noir.

Bernie, lui, dit essentiellement qu'Obama n'est pas allé assez loin. Qu'il aurait pu faire plus. Il y a donc, peut-être, une question de loyauté dans ce vote afro-américain.

Il y a aussi du pragmatisme. Les Noirs qui iront en plus grand nombre aux urnes, si l'on se fie au passé, sont des femmes qui ont plus de 35 ans. Ce qui les attire, c'est le CV de Clinton, même pour les questions raciales. « Après l'université, elle est allée dans les quartiers pauvres des villes », explique Rachelle Jamerson-Holmes, qui gère une petite auberge avec son mari.

Pour paraphraser un militant noir de longue date d'Orangeburg : en 2008, le vote afro-américain était un vote du cœur pour Obama, cette fois-ci, c'est un vote avec la tête.

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