La guerre en Syrie et en Irak fait les manchettes, mais bien d'autres conflits se poursuivent loin des regards, causant des milliers de victimes un peu partout dans le monde.

Un texte de Ximena Sampson

Morts dans des affrontements en 2017

Source : Uppsala Conflict Data Program (UCDP), 3 juillet 2018, Université d’Uppsala

Les données pour la Syrie n’ont pas été géolocalisées de façon précise, le pays ne faisant pas encore partie du projet de l’UCDP à cause de la difficulté d’obtenir de l’information exacte.

Depuis des années, les régions les plus touchées par les conflits armés sont l’Afrique et le Moyen-Orient.

L'Uppsala Conflict Data Program (UCDP) ne comptabilise que les morts directement attribuables à des conflits impliquant deux parties armées organisées. C'est pour cela que leurs chiffres peuvent parfois sembler bas et que, par exemple, la presque totalité des 25 000 meurtres commis l’année dernière au Mexique ne sont pas pris en compte.

Selon les méthodes de calcul du programme, 90 358 personnes ont perdu la vie dans des affrontements en 2017, ce qui représente une baisse par rapport à 2016 et encore plus par rapport au pic de 2014, lorsque 131 517 personnes sont mortes dans des conflits.

Plus des deux tiers d’entre elles ont péri dans le cadre des trois conflits majeurs qui font encore rage dans le monde, en Syrie, en Afghanistan et en Irak. Sept autres conflits atteignent le statut de guerres, avec au moins 1000 morts par année.

Déclin ou augmentation?

Y a-t-il plus ou moins de conflits dans le monde? La question divise les chercheurs.

Selon les plus optimistes, dans l'ensemble, la situation mondiale s’est améliorée au cours des dernières décennies. Les affrontements entre États ont diminué, tout comme le nombre de morts sur le champ de bataille.

Mais tous ne partagent pas cette façon de voir les choses.

« C’est loin d’être aussi évident qu’il y a un recul de la conflictualité », soutient Alexis Rapin, chercheur en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Entre 2000 et 2010, grosso modo, on a eu effectivement un recul assez net; mais depuis environ 2012 [et le début de la guerre en Syrie], c’est largement reparti à la hausse. »

Ce qui est évident, par contre, c’est que la guerre change de forme et que ne prendre en compte que le nombre de morts peut être trompeur.

M. Rapin cite les travaux de la chercheuse Tanisha Fazal, selon qui de grands progrès dans les soins médicaux en zone de conflit, dont la logistique, les méthodes d’évacuation et l’amélioration de l’équipement de protection, font en sorte qu’il est bien plus probable aujourd’hui que par le passé de survivre à des blessures de guerre.

Quand on fait le décompte des victimes de la guerre, on ne peut pas considérer seulement les morts, croit-elle, mais il faut également inclure les blessés.

« Bien que la guerre soit devenue moins meurtrière, elle n'est pas nécessairement en déclin », écrit Tanisha Fazal.

« C’est un exemple parlant de mutation de la conflictualité à l’ère moderne », croit Alexis Rapin.

Par exemple, dans le cas du Yémen, l’UCDP recense 20 829 morts au cours des dernières années. Mais Médecins sans frontières fait état de 718 802 patients traités dans les salles d’urgence que l'organisation soutient à travers le pays, soit 30 fois plus de blessés que de morts.

Il y a également la question des séquelles. Qu’il s’agisse des soldats subissant un stress post-traumatique ou des civils pris entre deux feux, la guerre fait des victimes qui ne sont pas toujours comptabilisées.

« Il ne faut pas uniquement focaliser sur le nombre de morts, ajoute Séverine Autesserre, professeure de science politique à la Faculté Barnard de l’Université Columbia, à New York. Il y a énormément de souffrance reliée à d’autres formes de violence, comme les enlèvements d’enfants [enrôlés de force], les viols, toutes les tortures sexuelles et non sexuelles, ainsi que l’exploitation perpétrée par les groupes armés. »

Moins de conflits interétatiques

Un autre changement survenu au cours des dernières années concerne le type de conflits. Ceux-ci se déroulent de moins en moins entre États, ou entre un État et un groupe armé, mais plutôt entre différents groupes armés organisés.

L’UCDP considère que l’usage de la force armée entre deux groupes, dont l’un peut être un État, qui fait au moins 25 morts par année, est un conflit. La violence unilatérale fait référence à l’utilisation de la force armée contre des civils, que ce soit de la part de l’État ou d’un groupe armé.

Quelque 49 conflits concernant un État ou gouvernement faisaient rage en 2017, soit quatre de moins qu’en 2016. Par contre, en 2017, on a atteint un pic de 82 conflits impliquant des groupes armés, mais pas l’État, ainsi qu’un sommet pour la violence unilatérale.

« Ce sont surtout la Syrie, la République centrafricaine et la RDC qui expliquent cette tendance à la hausse », affirme Stina Högbladh, chef de projet à l’Uppsala Conflict Data Program.

Ainsi, la multiplication des affrontements entre les différents groupes rebelles fait augmenter le nombre de conflits répertoriés.

Les conflits dont on parle trop peu

La République démocratique du Congo fait partie de ces pays où la guerre s’étire depuis des années sans réel espoir de solution.

« Ça reste un des conflits le plus meurtriers depuis la Deuxième Guerre mondiale, soutient Séverine Autessere, et une des crises humanitaires les plus importantes au monde. »

Ce n’est pourtant pas si souvent qu’on en entend parler dans les médias occidentaux.

C’est que parfois la guerre s’entretient elle-même, croit Alexis Rapin. « L’Afrique connaît énormément de ces conflits perpétuels qui s’autoalimentent », soutient le chercheur.

Pour sa part, il s’inquiète de la situation au Yémen, une guerre meurtrière dont on parle trop peu.

« Le conflit en tant que tel fait peut-être moins de victimes que la Syrie, mais les circonstances humanitaires sont abominables », indique-t-il. Il craint un possible déplacement des tensions internationales vers cette région et un affrontement indirect entre les grandes puissances.

De plus en plus, ces dernières ont tendance à faire la guerre hors de leurs frontières. « Il y a beaucoup plus de pays en paix que durant la guerre froide, croit le chercheur, mais il y a des foyers de conflictualité, où les pays [étrangers] viennent s’investir. » Un phénomène qu’on peut voir à l’œuvre en Syrie et en Libye.

Il ne faut cependant pas perdre espoir, croit Mme Autesserre, puisque le cas de certains pays montre que la paix peut revenir après des années d’affrontements meurtriers.

Ce sont souvent des initiatives locales qui permettent de résoudre les conflits. Elle cite notamment le Somaliland, un territoire du nord-ouest de la Somalie qui a déclaré son indépendance en 1991. Après une guerre civile, le Somaliland a aujourd’hui un gouvernement démocratique (même s’il n’a pas été reconnu par la communauté internationale).

« Les gens se sont pris en main pour construire la paix au jour le jour, soutient Séverine Autesserre. Il faut soutenir ces initiatives de paix locales parce qu’elles fonctionnent. »

La récente signature d'une déclaration de paix entre l'Éthiopie et l'Érythrée, en guerre depuis 20 ans, est un autre exemple encourageant pour le continent, selon elle.

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