Retour

Panama Papers : le chaos a précédé la chute de Mossack Fonseca

La publication des Panama Papers a semé la panique et le chaos, révèle une nouvelle fuite d'informations. Le cabinet Mossack Fonseca ne connaissait pas l'identité d'un grand nombre de ses clients ni les activités criminelles de certains d'entre eux, dont un Franco-Sénégalais qui a profité des services d'une avocate québécoise.

Par Gaétan Pouliot d’Enquête

Après des décennies à protéger paisiblement les secrets financiers de riches clients, dont des politiciens, des célébrités et des oligarques, Mossack Fonseca a eu une mauvaise surprise en mars 2016. Courriels, contrats, relevés bancaires... Des millions de documents confidentiels étaient entre les mains de journalistes.

À partir de ce moment, les employés du cabinet se sont retrouvés dans un contexte de gestion de crise. Ils ont contacté des banquiers, des comptables et des avocats pour qui ils avaient ouvert des sociétés. Ils avaient une nouvelle mission : découvrir qui étaient leurs véritables clients.

C’est ce que montre une nouvelle fuite de 1,2 million de documents de ce même cabinet, obtenus par le quotidien allemand Süddeutsch Zeitung et partagés avec le Consortium international des journalistes d’enquête (ICIJ), dont fait partie Radio-Canada.

« ON A L’AIR DE FOUTUS AMATEURS », écrit en majuscules un avocat de la Floride, exaspéré par les demandes à répétition de Mossack Fonseca, lui demandant des documents pour identifier les propriétaires de deux sociétés.

Le cabinet panaméen était incapable d’identifier des dizaines de milliers de propriétaires de sociétés enregistrées dans des paradis fiscaux reconnus pour leur opacité et leur faible imposition. La méconnaissance de ces clients était un risque pour le cabinet, qui s’exposait à des poursuites et à des enquêtes criminelles.

Deux mois après que les journalistes eurent commencé à poser des questions, Mossack Fonseca ne pouvait toujours pas identifier 70 % des 28 500 sociétés actives aux îles Vierges britanniques et 75 % des 10 500 sociétés au Panama.

Certains clients s’étaient volatilisés. « LE CLIENT A DISPARU! JE NE PEUX PLUS LE TROUVER!!!!!!! » écrit un gestionnaire de patrimoine suisse.

Une avocate québécoise liée à un criminel

Quelques jours avant la publication des Panama Papers, l’avocate québécoise Hélène Mathieu contacte aussi Mossack Fonseca, car un journaliste du Sénégal lui pose des questions.

Offre-t-elle des services à Mamadou Pouye, un Franco-Sénégalais propriétaire de deux sociétés enregistrées au Panama?

« J’ai reçu une requête du Sénégal qui vise directement Mossack Fonseca », écrit la femme d’affaires, dont le cabinet est établi à Dubaï, aux Émirats arabes unis.

Dès le lendemain, Mossack Fonseca réagit. « Nous devons présenter un rapport d’activités suspectes et renoncer à être l’agent enregistré », écrit la chef de la conformité, Sandra de Cornejo, après avoir découvert que Mamadou Pouye est bien le propriétaire de ces sociétés… et qu’il est un criminel.

En mars 2015, Mamadou Pouye a été condamné à cinq ans de prison pour complicité d’enrichissement illégal. Il a été qualifié de « cerveau » des activités illégales de Karim Wade, ex-ministre sénégalais et fils de l’ex-président Abdoulaye Wade.

Karim Wade et ses associés ont été reconnus coupables d’avoir amassé illégalement quelque 240 millions de dollars américains, qu’ils auraient dissimulés dans des sociétés aux îles Vierges britanniques et au Panama.

Un an avant son arrestation, en 2013, Mamadou Pouye et sa femme avaient acheté un appartement à Montréal, révélait l’an dernier le Journal de Montréal. La propriété a été revendue en 2017.

En réponse aux questions de Radio-Canada, Hélène Mathieu explique que le rôle de son cabinet d’avocats s’est limité à recueillir les documents nécessaires à l’ouverture des sociétés. Le tout a été transféré à Mossack Fonseca, qui a enregistré officiellement les sociétés. « La responsabilité légale ultime » incombe au cabinet panaméen, explique Mme Mathieu dans un courriel, soulignant que sa société n’a servi que d’intermédiaire.

À l’ouverture des sociétés, Mme Mathieu ajoute que Mamadou Pouye n’avait pas transmis un passeport sénégalais, mais plutôt celui d’un pays « qui a bonne réputation ». Radio-Canada a pu constater qu’il s'agissait d’un passeport français.

« Par conséquent, s'il y avait eu un problème dans son pays d'origine, cela n’aurait pas été immédiatement porté à notre attention », explique l’avocate québécoise.

Elle reconnaît toutefois que cette affaire soulève des « questions fondamentales » à propos de l’utilisation de sociétés dans les paradis fiscaux à des fins illégales. « Il n’y a pas de doute que les réglementations doivent être resserrées du début à la fin », dit-elle.

Mme Mathieu assure avoir mis fin à ses relations d’affaires avec Mamadou Pouye dès qu’elle a découvert qu’il avait été condamné.

La chute de Mossack Fonseca

Tout en essayant d’en savoir plus sur ses clients, le cabinet panaméen a tenté de limiter les dégâts en 2016. Pour rassurer ses clients, Mossack Fonseca a affirmé qu’il avait mis en place un coupe-feu pour prévenir les attaques informatiques ainsi qu’un système pour crypter les courriels et les documents sensibles.

Cela n'empêchera pas une nouvelle fuite d’informations deux ans plus tard.

« Ce courriel sera probablement intercepté, comme 11 600 000 autres documents. Je m’en fous », écrivait de manière prémonitoire un partenaire d’affaires suisse, nullement rassuré par les mesures de protection.

« VOTRE COMPAGNIE N’EST NI FIABLE NI CRÉDIBLE ----------BYE BYE », écrit pour sa part un intermédiaire du Luxembourg.

À la suite de la publication des Panama Papers par les médias du monde entier, les policiers ont mené des perquisitions dans les bureaux du cabinet au Panama, au Pérou et au Salvador.

Le procureur général du Panama soutenait en 2017 que des sociétés créées par Mossack Fonseca avaient été utilisées pour faire et recevoir des pots-de-vin liés au mégascandale de corruption au Brésil « Lava Jato » (Lavage express). Des douzaines de politiciens et de chefs d’entreprise auraient reçu illégalement de l'argent d’entrepreneurs en échange de contrats publics. L’année dernière, l’ex-président Luiz Inacio Lula da Silva a été condamné à neuf ans de prison relativement à cette affaire.

Au Panama, les deux dirigeants de Mossack Fonseca et 10 employés ont été accusés de blanchiment d’argent dans la foulée de ce scandale. Ce cabinet est une « organisation criminelle décidée à cacher de l’argent d’origine douteuse », a affirmé le procureur général.

Jürgen Mossack et Ramon Fonseca, les fondateurs du cabinet, n’ont pas répondu aux questions du Consortium international des journalistes d’enquête. Leurs avocats ont publié un communiqué affirmant que le cabinet, ses employés et ses fondateurs n’ont « jamais été impliqués dans des activités illégales ».

Cinq enquêtes criminelles liés à Mossack Fonseca sont toujours en cours au Panama.

En mars 2018, le cabinet a mis fin à ses activités.

Avec Will Fitzgibbon et Ben Hallman de l’ICIJ

Plus d'articles

Vidéo du jour


Les 10 meilleures destinations vacances lorsqu'on est végane





Rabais de la semaine