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Paul Desmarais fils mêlé à une enquête sur le financement de groupes terroristes

Le cochef de la direction de Power Corporation, Paul Desmarais fils, s'est retrouvé impliqué dans l'enquête concernant le cimentier français Lafarge, qui aurait indirectement financé le groupe armé État islamique (EI) en Syrie entre 2011 et 2014. Le journaliste d'enquête Soren Seelow, qui écrit pour Le Monde, fait la lumière sur cette histoire au micro d'Annie Desrochers, à l'émission Le 15-18.

Depuis l’ouverture de l’enquête, sept cadres de Lafarge ont été mis en examen en France.

La semaine dernière, le journal Le Monde a révélé que le président du conseil d’administration de la cimenterie, Paul Desmarais fils, ainsi que trois autres responsables du Groupe Bruxelles Lambert (GBL), qui détient des actions dans cette cimenterie, auraient été mis sur écoute et interrogés par la police belge.

Dans une récente déclaration au quotidien The Globe and Mail, Power Corp a déclaré que M. Desmarais « ne savait rien des allégations faisant l’objet de l'enquête […] avant leur publication en 2016 » et qu'il « continuera de coopérer pleinement » avec les enquêteurs.

Q : Comment la cimenterie Lafarge en est-elle arrivée à être soupçonnée d’avoir financé le terrorisme?

R : En 2010, Lafarge a construit une usine dans le nord de la Syrie, avant le début de l’insurrection syrienne. C’est un investissement de 700 millions d’euros, un investissement stratégique pour l’entreprise dans cette région du monde. Les premières manifestations contre le régime de Damas ont commencé au début de l’année 2011 et, petit à petit, l’usine s’est retrouvée encerclée par les belligérants et les combats. À aucun moment la décision de quitter le pays n'a été prise.

Fin 2012, Lafarge est le dernier grand groupe international en Syrie et il le reste jusqu’en septembre 2014, quand l’EI prendra le contrôle de l'usine. Entre-temps, entre 2012 et 2014, l’usine est obligée de composer avec les groupes combattants qui sont autour du site et va se retrouver contrainte de payer des droits de passage sur les routes pour assurer la sécurité de ses employés, mais également la circulation des marchandises.

Au début, ce sont les forces kurdes qui sont proches de l’usine, mais au fil des mois et des années, il y a des groupes djihadistes qui arrivent. L’enquête qui est en cour est en train de démontrer que Lafarge a donné de l’argent non seulement à l’EI, mais également à Al-Nosra, qui est la branche officielle d’Al-Qaïda en Syrie.

Q : Est-ce qu’on a une idée des montants qui ont été remis aux groupes terroristes?

R : C’est extrêmement complexe. Lafarge avait donné pour mission à l'un de ses anciens actionnaires minoritaires de négocier avec les différents groupes armés, car les directeurs de Lafarge n’étaient pas eux-mêmes présents en Syrie.

Selon une estimation faite par un cabinet d’avocats américain, cet intermédiaire aurait disposé d’une enveloppe de 5,3 millions de dollars sur deux ans à redistribuer à des groupes armés. Une grande partie de ce montant aurait sans doute servi à financer les forces kurdes. Mais on estime qu’il y a quelques centaines de milliers d’euros qui ont pu être versés à l’EI.

Q : Le cimentier Lafarge aurait donc payé pour s’assurer d’avoir la protection nécessaire pour fonctionner?

R : Oui, Lafarge est soupçonnée d’avoir payé des groupes armés pour permettre la circulation des employés qui venaient chaque jour à l’usine. Lafarge est également soupçonnée d’avoir acheté des matières premières dans des carrières qui étaient passées sous le contrôle de l’EI, dans la région de Raqqa. Lafarge est aussi soupçonnée de vente de ciment à des groupes terroristes, car l’entreprise utilisait quatre gros transporteurs qui apportaient le ciment de l’usine jusqu’aux clients finaux et certains de ces transporteurs sont soupçonnés d’avoir donné de l’argent à l’EI à Raqqa. Donc, si c’est confirmé par l’enquête, ça voudrait dire que Lafarge a contribué à la reconstruction de la capitale de l’EI.

Q : Et qui était au courant de quoi dans cette histoire?

R : C‘est tout l’objet de cette enquête. À ce jour, il y a eu sept responsables de Lafarge qui ont été mis en examen en France pour financement du terrorisme et mise en danger de la vie d’autrui, dont l’ancien PDG de Lafarge Bruno Lafont et les responsables de la filiale syrienne.

Des enquêtes se déroulent aussi en Belgique, car les enquêteurs se demandent dans quelle mesure l’actionnaire principal de Lafarge, le Groupe Bruxelles Lambert, qui détenait 20 % des parts de Lafarge à cette époque, pouvait ou non être au courant des agissements de cette filiale en Syrie.

En novembre dernier, quatre administrateurs de GBL ont été placés sous écoute. Ils ont été entendus par la police judiciaire belge en décembre. À ce stade de l’enquête, ils ne sont pas inquiétés judiciairement. Mais la justice s’intéresse à leur degré de connaissance des agissements de Lafarge en Syrie.

Q : Et Paul Desmarais fils est l’un de ceux qui ont été interrogés par la police belge…

R : Oui. Sur les quatre administrateurs de GBL qui ont été entendus, deux, dont Paul Desmarais fils, étaient également administrateurs de Lafarge. Ils étaient donc considérés plus près des activités de Lafarge, et rencontraient régulièrement le PDG de Lafarge Bruno Lafont. La justice se demande donc dans quelle mesure les informations liées au financement des groupes terroristes n’ont pas été transmises aux administrateurs de GBL.

Q : Et comment se défend GBL?

R : Les quatre administrateurs de GBL disent qu’ils n’étaient pas au courant de ce que la filiale syrienne de Lafarge faisait sur place. Ils se décrivent comme des financiers, comme des gens qui ont des parts et qui s’intéressent aux risques financiers. Mais ils soutiennent ne pas s’intéresser aux risques opérationnels des activités des groupes dans lesquels ils ont des parts.

C’est toute la question. Est-ce qu’on a discuté du prix à payer pour rester en Syrie ou bien les administrateurs de GBL regardaient les grandes lignes et les chiffres et ne s’intéressaient pas au prix à payer pour le maintien de cette usine en Syrie?

Les réponses de Soren Seelow ont pu être légèrement modifiées ou abrégées pour faciliter la compréhension du texte.

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