L'attaque meurtrière à la voiture-bélier à Barcelone n'est pas la première à survenir en Europe, mais le groupe armé État islamique (EI) n'avait pas encore frappé l'Espagne. Pourquoi a-t-il choisi cette fois d'attaquer la capitale de la Catalogne? Six clés pour comprendre.

Un texte de Mélanie Meloche-Holubowski

1. Pourquoi Barcelone?

« Barcelone est une ville touristique, cosmopolite, avec une couverture internationale médiatique. Elle devient donc une cible privilégiée », dit David Morin, codirecteur de l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent à l'Université de Sherbrooke. « Probablement, le réseau ou la cellule terroriste y a vu une opportunité de frapper. Ils ont pensé que ça aurait le meilleur coût-bénéfice. »

De plus, l’Espagne est l’un des pays ciblés par le groupe armé État islamique, puisqu’elle participe à la coalition qui lutte contre l’EI, même si son implication est plus humanitaire que militaire.

L’EI n’avait pas encore commis d’attentat d’envergure en Espagne, a affirmé Ulysse Gosset, éditorialiste international BFMTV en entrevue à l'émission 24-60. Toutefois, cet attentat « est un rappel à l’ordre, un choc profond qui rappelle aux Espagnols qu’ils ne sont pas à l’abri de l’EI ».

Par ailleurs, M. Gosset rappelle que certains textes djihadistes font référence à l’Al-Andalus, ce territoire européen qui inclut le Portugal, l’Espagne et une partie de la France, était occupé par l’Islam au Moyen-Orient, puis a été repris par les chrétiens.

2. Y avait-il des signes avant-coureurs d’une attaque?

Un attentat en Espagne était « assez prévisible », dit M. Morin, ajoutant que des indices étaient présents depuis plusieurs mois.

L’Espagne est au niveau d’alerte terroriste 4 sur 5 depuis 2015. Selon le journal espagnol El Periódico, la CIA aurait averti au mois de juin le service de police catalan que Barcelone était une cible de choix pour les terroristes.

En décembre dernier, des notes des services de renseignement espagnols indiquaient que les sites touristiques du pays étaient visés par les djihadistes. Les autorités avaient également intercepté des messages et des vidéos faisant état de préparatifs en vue d’un attentat à Madrid.

De plus, M. Morin rappelle que de nombreuses perquisitions ont eu lieu dans la région de Barcelone en lien avec les attentats de Bruxelles.

3. Existe-t-il une filière djihadiste en Espagne, comme on trouve en France et en Belgique?

Depuis les attentats de 2004, l’Espagne abritait un certain nombre de djihadistes, selon M. Morin. « L’Espagne est une zone de transit entre le Maghreb et l’Europe. Les djihadistes utilisent un canal de transit qui vient du Maroc, qui passe par l’Espagne, puis va en France et en Belgique. »

Selon une étude de chercheurs espagnols, plus de 700 personnes ont été arrêtées en Espagne depuis les attentats de Madrid en 2004, dont plus de 175 personnes entre 2013 et 2016. Environ 42 % étaient d’origine marocaine, tandis que 41 % étaient originaires de l’Espagne.

« On savait que dans la région de Barcelone, il y a une population à risque, même si c’est en moins grand nombre qu’en France ou en Belgique. Ces gens représentent tout de même une menace. Il y avait des cellules, des réseaux et des individus proches de l’EI à proportion égale d’origine marocaine et espagnole », dit M. Gosset.

Près du quart de tous les djihadistes radicaux arrêtés en Espagne entre 2013 et 2016 provenaient de la capitale catalane et des environs. Un peu plus de 22 % provenaient de Ceuta, une ville autonome espagnole ayant une frontière directe avec le Maroc, et 12 % de Melilla, une ville autonome espagnole située sur la côte nord-ouest de l'Afrique et formant une enclave dans le territoire marocain.

« On ne peut pas dire qu’il y a un commandement central en Espagne », dit M. Morin, mais la grande région de Barcelone est tout de même reconnue comme étant un centre de recrutement pour les djihadistes salafistes.

M. Morin croit que les djihadistes ont peut-être épargné l’Espagne de par le passé afin que le pays serve de « base arrière pour l’EI ».

4. Cet attentat est-il un geste de désespoir de la part de l’EI?

L’EI subit des revers importants en Irak et Syrie depuis plus d’un an, souligne David Morin. « L’EI est en déroute. Un de ses porte-parole a été tué par un drone américain et ils ont perdu beaucoup de terrain et de soldats. Le califat perdu [de l’Al-Andalus], l’EI n’est pas près de le retrouver. Ce mythe territorial d’un califat est mort. »

C’est pourquoi, en encourageant des attentats, le groupe djihadiste tente à tout prix de faire parler de lui, de démontrer qu’il est toujours en vie.

Cet affaiblissement de l’EI en Irak et en Syrie a ainsi rendu le groupe plus dangereux en Europe, croit M. Morin. « Face aux très nombreuses défaites, le groupe a multiplié ses appels aux sympathisants, leur disant d’utiliser n’importe quelle arme, tout ce qui leur tombe sous la main. »

5. L’EI est-il vraiment responsable de cette attaque?

MM. Morin et Gosset pensent qu’il ne faut pas croire systématiquement l’EI lorsqu’il revendique un attentat. « Est-ce qu’il y a un lien direct entre l’attentat en Espagne et l’EI en Irak et en Syrie? Ce n’est pas clair. On sait que l’EI revendique des attentats simplement sur la base qu’ils avaient fait des appels généraux pour faire des attentats », dit M. Morin.

« C’est important de savoir qui est le donneur d’ordre. Sinon, on attribue des "victoires" à l’EI qu’il ne mérite pas », ajoute M. Gosset.

M. Morin croit qu’il s’agit peut-être d’une cellule plus isolée, qui n’a pas nécessairement un lien avec l’EI.

« On a probablement affaire à un groupe un peu moins aguerri que ceux des attentats de Bruxelles et de Paris. J’y vois quelques indices : notamment, ils ont raté l’affaire avec l’engin explosif, ce qui a peut-être précipité leur attaque sur La Rambla. Il n’y avait pas une grosse planification. S’ils ont eu recours à une voiture-bélier, c’est parce qu’ils n'ont pas pu se procurer de vraies armes. C’est rudimentaire, mais redoutable. »

6. Quels sont les risques d’un autre attentat commis ou inspiré par l’EI?

De nombreuses tentatives d’attentat ont avorté au cours de la dernière année, mais ce qui préoccupe davantage M. Morin est le retour de combattants étrangers, en Espagne ou en Europe. « Ce sont des combattants plus aguerris qui essayeront de passer à l’action », affirme-t-il.

Si les combattants étrangers seront davantage surveillés à leur retour que les djihadistes « amateurs », ces derniers ne sont pas moins dangereux, ajoute M. Morin.

Selon lui, l’Espagne n’est pas plus ni moins susceptible que les autres pays européens d’être victime d’un autre attentat.

Plus d'articles

Commentaires

Vidéo du jour


Une crampe musculaire vraiment intense





Rabais de la semaine