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Pourquoi les revendications de l'EI sont-elles souvent truffées d'erreurs?

CHRONIQUE - Armes inexistantes, nombres d'assaillants inexacts, détails qui ne correspondent pas à la réalité : les revendications d'attentats terroristes du groupe armé État islamique (EI) contiennent souvent d'importantes erreurs factuelles. Qu'est-ce que ça nous dit sur son fonctionnement? Le groupe est-il aussi bien organisé qu'il le prétend?

En lisant certaines revendications d'attentats de l'EI, on pourrait avoir l'impression que le groupe terroriste ne sait pas grand-chose sur les attaques menées en son nom.

Vendredi matin, les deux agences officielles de communication de l'EI, Nashir et Amaq, ont revendiqué l'attaque dans un casino de Manille, aux Philippines. Les autorités locales, elles, parlent plutôt d'un cambriolage raté, et écartaient toujours, vendredi matin, la thèse de l'attentat terroriste. Ça reste à voir. Mais c'est d'autant plus curieux que les deux agences de communication de l'EI ne s'entendent pas sur les faits.

Dans sa revendication, Amaq affirme que « des soldats » (pluriel) de l'EI ont mené l'attaque au casino, qui a, jusqu'à présent, fait 35 morts. Pourtant, Nashir ne parle que d'un seul individu, et le nomme (selon les dernières informations disponibles, il n'y aurait eu qu'un seul assaillant, mais le lien terroriste n'est pas encore clair).

C'est loin d'être la première fois qu'il y a des erreurs factuelles dans les revendications de l'EI.

Prenez, par exemple, la revendication de l'attentat du stade de Manchester, au Royaume-Uni, le 22 mai. On parle simplement d'un « soldat du califat » qui a placé « des explosifs » dans le stade. La revendication ne fait aucune mention du fait qu'il s'agit d'un attentat-suicide, ce qui est étonnant, puisque Daech cherche souvent à glorifier ses « martyrs ». À noter aussi qu'un seul engin explosif a été utilisé, contrairement à ce qu'affirme le communiqué.

Ou, encore, la revendication des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, entre autres à la salle de spectacles Le Bataclan :

Ouf, il y a plusieurs faussetés dans ce communiqué. Il n'y avait pas huit terroristes, mais bien neuf, et ils ne se sont pas tous fait exploser. Un des assaillants a été abattu par les policiers au Bataclan, et deux autres se sont enfuis. Ces derniers se sont finalement fait exploser lors d'un raid, quatre jours après la publication de cette revendication. On mentionne aussi avoir pris pour cible le 18e arrondissement de Paris, alors qu'en vérité ce lieu n'a pas été attaqué. On a vu des erreurs semblables lors des attentats de Bruxelles en mars 2016 et des Champs-Élysées, à Paris, en avril, entre autres.

Toutes ces erreurs factuelles dans les communiqués sont d'autant plus probantes quand on regarde les informations qui circulaient dans les médias au moment où ces revendications ont été publiées.

Par exemple, pour Manchester, les premières informations voulaient qu'il y ait possiblement eu plusieurs explosions, comme le laisserait croire la revendication de l'EI. Et pour Paris, voici les informations dont disposait le quotidien Le Monde, quelques heures avant la publication de la revendication du groupe extrémiste :

Eh oui, huit terroristes, dont la plupart se sont fait exploser (en vérité, on a appris plus tard qu'ils étaient neuf, et qu'ils ne se sont pas tous fait exploser). L'EI a repris ces mauvaises informations dans son « communiqué ».

On peut donc conclure que l'EI apprend en même temps que nous, au fil du travail des journalistes, des détails sur ses propres attaques terroristes. Au point de ne même pas savoir combien de ses « frères » ont participé à une attaque que le groupe a lui-même organisée. Mais l'EI ne devrait-il pas, justement, en savoir plus que les journalistes à propos de ses propres attaques?

Pourtant, ça ne semble pas être le cas.

Une question de... crédibilité?

« Clairement, l'EI se base surtout sur des reportages dans les médias pour recueillir des détails sur les résultats de ses attaques. Ce n'est pas si différent de ce que ferait le service de renseignement de n'importe quel pays, juge l'analyste antiterroriste américain Michael S. Smith II. On peut comprendre que l'EI n'a pas d'équipe d'enquêteurs sur le terrain pour analyser la scène. »

En fait, selon M. Smith, l'ironie est que l'EI se trompe dans ses communiqués précisément parce que le groupe cherche à protéger sa crédibilité.

« L'information inexacte dans les communiqués semble se coller à ce qu'on voit dans les médias de masse. On parle d'une organisation terroriste qui fait extrêmement attention à son image et sa crédibilité. Elle se base donc sur des sources d'information généralement fiables, explique-t-il. Les erreurs dans les communiqués nous montrent en fait les faiblesses du journalisme de "dernière heure". »

Les limites du pouvoir de l'EI

Pour Daniel Milton, directeur de recherche au Centre de lutte contre le terrorisme de l'Académie militaire de West Point, aux États-Unis, ces erreurs pourraient découler des limites du pouvoir organisationnel du groupe terroriste.

Lors d'attaques qui ont eu lieu à l'intérieur du territoire qu'il contrôle, l'EI dispose d'observateurs sur le terrain qui relaient des informations directement aux services médiatiques du groupe. Lorsque les attaques ont lieu à l'extérieur de ce territoire, comme en Occident, le groupe se base plutôt sur ses communications avec les auteurs avant qu'ils ne mènent l'attaque. Dans ces cas-ci, l'EI ne reçoit donc pas de mise à jour après l'attentat.

« S'ils ne disposent pas de ces informations, et cela devient de plus en plus difficile plus on s'éloigne du "califat", ils se basent sur des sources médiatiques. Ça cause certains délais dans leurs revendications. On voit qu'ils essaient de comprendre ce qui s'est passé pour déterminer si c'est une attaque qu'ils peuvent revendiquer », juge M. Milton.

Un changement de stratégie

Pour le journaliste français Nicolas Hénin, auteur de Jihad Academy, Nos erreurs face à l'État islamique, les erreurs de l'EI dans ses communiqués sont aussi en partie dues à un changement de stratégie de la part du groupe terroriste. L'EI est probablement beaucoup moins en contact avec ses « agents » qu'autrefois, en raison de l'interception de ses communications par les services de renseignement des pays de l'Occident.

« Les djihadistes se sont rendu compte que les communications n’étaient pas aussi sécures qu’ils imaginaient. Ils sont donc passés à du pur attentat d’initiative », estime M. Hénin, qui a été pris en otage par le groupe terroriste pendant 10 mois, en 2013 et 2014.

Selon lui, l'EI demande à ses supporteurs d'envoyer une courte vidéo d'allégeance au « califat » avant de commettre un attentat, plutôt que de le mettre au courant de leurs plans. « C’est plus ennuyeux, parce que c’est presque impossible à intercepter », illustre-t-il.

Même lors d'attaques qu'il a lui-même organisées, comme celles du 13 novembre 2015 à Paris, l'EI n'était probablement pas en communication directe avec les assaillants dans les jours menant à l'attentat, ce qui peut expliquer les erreurs médiatiques reprises dans son communiqué de revendication.

« Ce que ça peut vouloir dire, c’est que l’attaque ne s’est pas passée comme elle aurait dû. Et ça peut aussi vouloir dire qu’il y a eu une relative période de blackout dans les jours précédents. Le commando n’a peut-être pas fait de mise à jour de ses plans. Les gens de l’EI en Syrie et en Irak ont suivi l’attaque à la télé, sans avoir tous les détails sur le contenu des plans. Les gens à Raqqa [soi-disant « capitale » syrienne du groupe armé État islamique] savaient qu’ils avaient une équipe qui allait taper, peut-être même la date, mais c’est tout. Ils n’avaient pas les détails du plan », suppute M. Hénin.

Par ailleurs, une voiture abandonnée dans le 18e arrondissement de Paris, liée à un membre du réseau ayant mené les attaques du 13 novembre 2015, laisse croire qu'un attentat avait bel et bien été planifié dans ce lieu. Ça pourrait expliquer pourquoi le communiqué de revendication mentionne une attaque dans le 18e arrondissement qui n'a pas eu lieu.

Pour M. Milton, ces erreurs de communiqué brisent l'image que l'EI veut projeter, soit celui d'un groupe hautement organisé qui déploie des cellules un peu partout dans le monde et qui est en communication constante avec elles. « Si on creuse un peu, on commence à voir des instances où le contrôle direct est inexistant ou très limité. On commence aussi à voir que la publicité et le marketing du groupe ne sont pas à la hauteur de ce qu'il était », croit-il.

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