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Présidentielle française : près du quart des informations sur les réseaux sociaux considérées peu fiables

CHRONIQUE - « Y a-t-il vraiment un problème de fausses nouvelles sur le web? Je n'en vois presque jamais. » Je me fais souvent poser cette question. Un rapport publié mardi par une firme d'analyse des réseaux sociaux vient non seulement confirmer que le problème existe (du moins, en France), mais explique aussi pourquoi vous ne le voyez peut-être pas.

Dans le cadre du premier tour de l’élection présidentielle française, qui aura lieu dimanche, la firme d’analyse Bakamo s’est penchée sur les sources d’information partagées par les usagers des réseaux sociaux de ce pays.

Résultat? Près de 25 % des informations circulant sur les réseaux sociaux en France proviennent de sources remettant en question les faits de base rapportés par les médias d’information.

Oui, oui, un lien partagé sur quatre rejette carrément la crédibilité des médias d’information et tente de « réinformer » la population, selon l’étude.

Dans son analyse (lien en bas de page), Bakamo a examiné quelque 8 millions de liens provenant de 800 sites web et partagés en France entre le 1er novembre 2016 et le 4 avril 2017. La firme hongroise a classé les sources d’information en cinq grandes catégories, puis a mesuré leur impact sur les réseaux sociaux.

Premier constat : seulement 48,2 % des liens partagés provenaient de sources médiatiques dites traditionnelles, comme des journaux et des chaînes de radio et de télévision. Un autre 20,2 % provenait de sources dites « complémentaires », tels des blogues ou médias non traditionnels, qui offrent une analyse ou un commentaire supplémentaire. Les sources officielles, tels les partis politiques, étaient quant à eux responsables de 7,4 % du contenu partagé.

En revanche, 24,2 % des liens partagés provenaient de sources moins fiables, selon l’étude. C’est ici que ça se corse.

La catégorie « reformulation », dont les sites remettent en question la fiabilité des médias d’information et dont les points de vue sont souvent radicaux, s’est accaparée 20,2 % des partages. Les sites de cette catégorie visent à « réinformer » la population, en prétendant leur offrir l’information « qui leur est cachée » par les médias plus traditionnels.

Plusieurs de ces sites mettent de l’avant un point de vue identitaire (11,1 % des liens partagés) ou anti-islamique (3,7 %), selon le rapport. Ces sites appuient massivement la candidate du Front national, Marine Le Pen, et le candidat des Républicains, François Fillon.

« Les sites inclus dans cette catégorie s’inscrivent en faux contre les traditions journalistiques, expriment des opinions radicales et utilisent des sources d’information traditionnelles et alternatives pour façonner un discours perturbateur », peut-on lire dans le rapport.

De plus, les utilisateurs qui partagent des liens provenant de la catégorie « reformulation » sont très prolifiques sur les réseaux sociaux. Ils partagent deux fois plus de liens que ceux qui partagent des liens des médias d’information, selon l’analyse.

Finalement, quelque 5 % des partages provenaient de sites conspirationnistes, qui publient des informations « confuses et incohérentes », selon le rapport.

Alors, en France du moins, le quart des liens partagés sur les réseaux sociaux proviennent de sources qui remettent catégoriquement en question la version commune de la réalité. Ce n’est pas rien.

Est-ce que ça aura un impact sur l’issue du scrutin de dimanche? Difficile à dire. Mais reste que le web est une source d’information majeure pour les Français, surtout chez les jeunes.

Selon Médiamétrie, une société française de mesure d’auditoire, 80 % des Français se connectent au moins une fois par mois sur un réseau social. De ceux-ci, quelque 84 % y lisent des articles et 49 % y regardent des vidéos dans le but de s’informer. Par contre, selon la même société, la télévision demeure la source d’information de choix de 50 % des Français, suivi des sites web (20 %) et des réseaux sociaux (9 %).

Chez les 18 à 24 ans, le web domine, alors que 32 % de ceux-ci s’informent en priorité l’aide de sites web et 22 %, de réseaux sociaux.

L'effet de bulle

Mais ce n’est pas tout. Parce que l’analyse de Bakamo a aussi en quelque sorte confirmé l’existence de la « bulle Facebook ». On a beaucoup parlé du danger que pourraient poser les réseaux sociaux, en permettant à leurs usagers de s’enfermer dans une « bulle » idéologique où circulent seulement des informations qui confirment leurs opinions.

Eh bien, voilà : dans l’étude, on a découvert qu’il y a peu de « terrain commun » entre les utilisateurs qui partagent du contenu dit « traditionnel » - provenant de médias d’information, de blogues d’analyse ou des partis politiques - et ceux qui partagent du contenu dit « alternatif », provenant de sources qui remettent en question leur crédibilité. C’est-à-dire que les utilisateurs qui partagent du contenu « alternatif » ne partagent que rarement ou jamais des informations de sources médiatiques reconnues, et vice-versa.

« Il n’y a pas de terrain commun partagé par ces deux groupes, affirme le PDG de Bakamo, Jonathan Deitch. Ça pourrait être difficile comme situation pour une démocratie. »

Dans la préface de l’étude, le journaliste français Pierre Haski abonde en ce sens. « Comment un système démocratique peut-il prospérer quand ses citoyens ne partagent plus une base commune d’information, quand les faits de base ne suffisent pas à établir un savoir commun? » se demande le fondateur du site d’informations Rue89.

En effet, c’est une question que je me pose depuis un bon moment déjà. Comment peut-il y avoir un débat sain sur des enjeux polarisants, si tous les citoyens sont enfermés de leur côté dans leur petite bulle, où on leur raconte sans cesse que leur opinion est la bonne? Peut-on vraiment parler d’un débat?

Ah, et pour ceux qui me disent qu’ils ne voient jamais de fausse nouvelle : eh bien voilà, vous êtes du côté des « traditionnalistes », qui partagent et consomment seulement des sources d’information traditionnelles. Allez faire un tour, si vous êtes curieux, sur une page Facebook radicale québécoise. Vous serez sûrement surpris de ce qui y circule.

Parce que, leurs histoires, vous ne les voyez pas. Et les vôtres, ils ne les voient pas non plus.

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