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Qu'est-ce qui attend les États-(dés)Unis d'Amérique?

Au lendemain des élections américaines, les États-Unis se sont réveillés avec un président désigné que les sondages n'avaient pas vu venir, un électorat tiraillé, un Parti républicain triomphant qu'on disait en guerre civile, un Parti démocrate affaibli et des tensions sociales qui secouent plusieurs villes américaines. Lui-même controversé, Donald Trump a hérité d'un pays plus divisé que jamais.

Propos recueillis par Sophie-Hélène Lebeuf

Qu'est-ce qui attend le 45e président des États-Unis et ce pays qui semble avoir plongé dans la tourmente? Julien Tourreille, chercheur en résidence à l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, a répondu à nos questions.

Radio-Canada : Les deux candidats ont terminé au coude-à-coude. Depuis l'élection, il y a des manifestations dans plusieurs villes, et plusieurs actes racistes ont été recensés. Qu'est-ce que cela laisse présager?

Julien Tourreille : C'est une période assez trouble, et les Américains sont inquiets. Il y a certainement des frustrations de la part des perdants. Mais peu importe l'issue du vote, on s'attendait à des lendemains difficiles.

On parle d'au moins deux décennies de division de la société américaine. Les résultats de mardi montrent clairement que l'Amérique est divisée entre démocrates et républicains, entre partisans plus progressistes, qui croient en un pays ouvert, et partisans attachés à la nature blanche, anglo-saxonne et protestante de leur pays.

Les tensions qu'on voit depuis mardi ne sont donc pas surprenantes. On peut toutefois s'attendre à ce qu'elles s'apaisent dans les prochaines semaines. Il y a quand même une capacité de rebond aux États-Unis. Souvent, on est trop optimiste quand un président qu'on aime arrive au pouvoir, et on est pessimiste quand c'est l'inverse.

R.-C. : Quelles seront les priorités que Donald Trump sera en mesure de mettre en œuvre?

J.T. : La première chose qu'il devrait arriver à faire assez facilement, c'est de révoquer l'Obamacare. Non seulement sa proposition a-t-elle un appui populaire assez fort, mais les républicains, dont c'est l'objectif depuis 2010, ont maintenant tous les leviers du pouvoir.

{{NDLR: dans une entrevue accordée vendredi au Wall Street Journal, Trump a indiqué qu'après sa rencontre avec le président Obama, il était prêt à « amender » plutôt qu'à abroger le texte sur la réforme du système de santé de l'administration démocrate.]

Donald Trump devrait aussi pouvoir coopérer avec les républicains du Congrès pour un budget fidèle à l'idéologie républicaine, avec de fortes baisses d'impôts - notamment ceux des entreprises - en espérant que cela favorise la croissance économique. Ce budget devrait également comporter une petite hausse pour la Défense.

Le troisième sujet pour lequel il devrait y avoir une collaboration assez étroite, c'est la nomination du prochain juge à la Cour suprême. Le Congrès s'assurera qu'il s'agisse d'une personne qui ait une lecture conservatrice de la Constitution.

R.-C. : Quelles difficultés risque-t-il d'avoir avec le Congrès?

J.T. : Les républicains, avec leur conservatisme fiscal, vont-ils embarquer dans son idée d'investir massivement dans les infrastructures? Ça risque de creuser le déficit budgétaire, surtout s'ils baissent les impôts en même temps. Mais il y aura peut-être un intérêt de leur part à donner des emplois à cette fameuse classe moyenne qui a appuyé Donald Trump, dans la perspective des élections de mi-mandat de 2018.

Est-ce que la volonté de Donald Trump d'expulser tous les immigrants illégaux pourra être exaucée? J'en doute. Ça pourrait créer des dissensions avec les républicains plus modérés.

R.-C. : Et le mur le long de la frontière mexicaine?

J.T. : Il y a déjà longtemps que la construction d'un mur est en cours [une barrière discontinue, moins longue et moins haute que ce que préconise Trump]. Souvent, on lie la construction d'un mur à l'ouverture d'un chemin d'accès à un statut légal pour les personnes en situation illégale.

Certains estiment que ce serait faisable de faire payer le Mexique de façon indirecte en réduisant les aides qui y sont envoyées ou en revenant sur des dispositions favorables au libre-échange, notamment dans le cadre des discussions sur l'ALENA. Mais je ne pense pas qu'il puisse remplir sa promesse de faire payer directement le mur par le gouvernement mexicain.

R.-C. : À quoi doit-on s'attendre en matière de politique étrangère?

J.T. : Pour l'instant, c'est vraiment l'incertitude. Donald Trump a eu des positions tellement étonnantes qu'on a du mal à imaginer qu'il puisse tout appliquer. Une fois que le secrétaire d'État, le secrétaire à la Défense et le conseiller à la sécurité nationale auront été choisis, on aura une meilleure idée de la politique étrangère qu'il va mettre en œuvre.

Je ne m'attends pas à des changements radicaux, notamment sur des dossiers comme la lutte contre le terrorisme et le groupe armé État islamique. Au-delà de sa volonté de coopérer davantage avec Moscou, ce qu'il a proposé jusqu'à présent ressemble curieusement à ce que fait l'administration Obama.

Les sanctions à l'endroit de Moscou sur le dossier ukrainien pourraient par contre être atténuées.

Peut-être qu'il sera plus prudent que ne l'ont été ses prédécesseurs, ce qui permettrait aux deux pays de mieux coopérer, par exemple sur le dossier de la non-prolifération nucléaire.

D'autres enjeux restent dans le flou, notamment la relation avec la Chine. Les Chinois sont assez inquiets par rapport aux positions de Donald Trump contre le libre-échange, car leur économie, depuis 20 ou 30 ans, repose sur l'ouverture des marchés, notamment américains.

Enfin, on peut avoir un certain pessimisme pour la lutte contre les changements climatiques. Obama a déclaré à plusieurs reprises qu'ils sont une menace existentielle à la sécurité des États-Unis. Donald Trump n'y croit pas du tout, les républicains au Congrès non plus. La concrétisation de tous les efforts qui ont été faits, aussi bien aux États-Unis que sur la scène internationale, me paraît bien aléatoire. À vrai dire, l'accord de Paris me semble complètement enterré.

R.-C. : Dans quelle mesure la Cour suprême, avec un nouveau juge conservateur, modifiera-t-elle l'avenir des États-Unis?

J.T. : Même s'il nomme à la Cour suprême un juge conservateur, ce n'est pas une garantie qu'elle reviendrait sur l'avortement, par exemple. La Cour suprême s'avère toujours plus indépendante du pouvoir politique que l'espèrent les présidents lorsqu'ils font des nominations. Sous Ronald Reagan [républicain], elle n'est jamais revenue sur Roe v. Wade [qui a légalisé l'interruption volontaire de grossesse en 1973]. Sous George W. Bush [républicain], elle a autorisé le mariage gai dans tout le pays et a validé bien des aspects de l'Obamacare.

La Cour se prononce en fonction du droit et de l'évolution de la société. C'est rare qu'elle aille à l'encontre des moeurs. Je les vois mal changer d'idée, même si Donald Ttrump aura l'occasion de nommer un ou même deux ou trois juges.

R.-C. : Les républicains ont repris la Maison-Blanche en plus de conserver la majorité dans les deux Chambres. Mais plusieurs différends demeurent entre Donald Trump et les membres du parti, non?

J.T. : Pour l'instant, le parti est content. Je ne crois pas qu'il va faire office de contrepoids - du moins à court terme - à une présidence Trump. Ses membres sont trop heureux d'avoir repris la Maison-Blanche. Ils contrôlent maintenant l'ensemble des leviers du pouvoir.

Là où il y a un clivage, c'est sur les enjeux moraux. Certains républicains risquent d'être déçus. Sur la question de l'avortement, par exemple, ce serait risqué pour Donald Trump de s'engager dans un conflit, d'autant plus que le sujet pourrait diviser la société américaine et remobiliser les démocrates contre lui. De la même manière, j'imagine mal le futur président revenir sur la reconnaissance du mariage gai, qui recueille un certain consensus dans la société américaine. C'était vraiment une stratégie pour mobiliser son électorat républicain et donner des gages aux républicains.

Là où lui et les républicains du Congrès vont bien s'entendre, c'est sur la question du deuxième amendement [qui garantit aux citoyens le droit de porter une arme à feu].

À plus long terme, le Parti républicain ne peut pas rester sur la stratégie qu'a adoptée Trump de ne mobiliser que l'électorat blanc.

La présidentielle américaine 2016 - notre section spéciale

R.-C. : Et le Parti démocrate? Qu'est-ce qui l'attend après la « révolution politique » de Bernie Sanders, la décrédibilisation de son establishment, la perte de la Maison-Blanche et le fait qu'il reste minoritaire dans les deux Chambres?

J.T. : Des lendemains de veille difficiles, qui risquent de durer assez longtemps. C'est un parti qui va devoir se poser des questions sur sa stratégie électorale. Le Parti démocrate ne peut pas se contenter de ne mobiliser que les minorités.

Il a oublié un élément important de l'électorat : cette classe moyenne blanche qui est loin des centres urbains et qui a déjà été démocrate. Elle ne se reconnaît probablement pas dans des combats comme la lutte contre les changements climatiques, qui peut être perçue comme un luxe de bourgeois. Les droits des minorités ethniques ou de la communauté LGBT ne les intéressent pas. Ces thèmes ont même un effet de repoussoir.

R.-C. : Que faites-vous des nombreux progressistes qui blâment le parti de ne pas avoir choisi Bernie Sanders?

J.T. : Justement, ça va faire partie du problème pour les démocrates.

Sur le dossier du libre-échange, ils vont peut-être faire pression. Manifestement, Bernie Sanders avait appuyé sur quelque chose qui rencontrait un écho auprès de cet électorat qui n'a pas voté républicain. Pourront-ils être aussi avant-gardistes sur des sujets comme l'environnement et les droits LGBT? Je pense que, s'ils veulent reprendre le pouvoir, en 2018 et en 2020, ce n'est peut-être pas le meilleur calcul.

Il y a des jeunes qui seront déçus, mais je ne serais pas étonné que le parti mette ça de côté pour aller chercher quelqu'un qui arrive à parler à cet électorat blanc. À long terme, cependant, les démocrates ont raison de dire qu'ils doivent s'appuyer sur les minorités ethniques, parce qu'elles sont de plus en plus importantes.

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