Imaginez-vous quelques instants le commissaire de la GRC ou le directeur général de la Sûreté du Québec s'immiscer dans une campagne électorale au Canada. Impensable direz-vous!

Christian Latreille

  Une analyse de Christian Latreille

C'est pourtant ce qui vient de survenir aux États-Unis. Le directeur du FBI, James Comey, vient de larguer une bombe au beau milieu d'une des campagnes présidentielles les plus hargneuses de l'histoire américaine.

Dans une lettre adressée, vendredi, au Congrès, M. Comey a révélé que le FBI avait en sa possession de nouveaux courriels « pertinents » à l'enquête menée sur la gestion du serveur privé utilisé par l'ex-secrétaire d'État, Hillary Clinton.

Cependant, ajoute-t-il, rien pour l'instant ne permet au FBI de conclure que le matériel saisi lors d'une autre enquête est « significatif ». Le directeur écrit également dans cette lettre qu'il a donné l'ordre à ses enquêteurs d'analyser le nouveau contenu.

Devoir de réserve

Alors, si ces nouveaux éléments de preuve ne sont pas « significatifs », pourquoi les avoir rendus publics à 11 jours d'une élection présidentielle? N'y a-t-il pas un devoir de réserve élémentaire à respecter de la part d'un chef de police? Un devoir qui, jusqu'ici, avait été rempli par ses prédécesseurs.

Un ex-porte-parole du département de la justice, Matthew Miller, aussi partisan d'Hillary Clinton, affirme que le directeur du FBI vient de violer une longue tradition qui empêche les autorités judiciaires et policières d'intervenir à moins de 60 jours de la fin d'une campagne présidentielle.

La procureure générale des États-Unis, Loretta Lynch, s'est opposée au dépôt de la lettre de James Comey au comité du Congrès, dont plusieurs membres sont républicains. Mais le directeur du FBI est indépendant et n'a visiblement pas suivi les recommandations de la ministre de la Justice.

James Comey aurait senti l'obligation légale d'avertir les membres du Congrès qui l'ont entendu sur toute cette affaire de courriels d'Hillary Clinton. Ici, aux États-Unis, les analystes expliquent son geste par sa crainte d'être accusé d'avoir retenu de nouveaux éléments d'enquête. Mais n'est-ce pas le rôle de la police d'accumuler secrètement de la preuve pour ensuite porter des accusations?

Cette lettre du directeur du FBI place un énorme nuage de soupçons supplémentaires au-dessus de la tête de la candidate démocrate en qui les Américains n'ont déjà pas beaucoup confiance. Pourtant, en juillet dernier, James Comey, dans une sortie tout aussi remarquée, blanchissait publiquement Mme Clinton de toute accusation criminelle.

Ces nouveaux courriels proviendraient des téléphones et des ordinateurs saisis chez Anthony Weiner, ex-représentant démocrate, mais surtout ex-conjoint de Huma Abedin, la plus proche collaboratrice d'Hillary Clinton. Weiner fait l'objet d'une enquête à propos de courriels à caractère sexuel qu'il aurait échangés avec une adolescente.

Huma Abedin aurait-elle échangé avec son ex-conjoint des courriels confidentiels provenant du serveur de Mme Clinton? Personne ne le sait encore. Mais les partisans de la candidate démocrate savent une chose, c'est que le mal est fait.

Cette extraordinaire intervention de James Comey donne bien sûr des ailes à Donald Trump dans une campagne serrée. Le candidat républicain ne cesse de répéter qu'Hillary Clinton devrait être en prison pour sa gestion négligente de courriels confidentiels du département d'État.

À moins de deux semaines du vote, la sortie du directeur du FBI s'ajoute aux nombreux rebondissements qui ont ponctué cette élection jusqu'à maintenant. Les derniers événements vont-ils influencer la manière de voter des Américains? Ça reste à voir. Mais au-delà de la politique, et comme l'écrit si bien dans un tweet Kurt Eichenwald, l'éditeur du magazine Vanity Fair : « Si le FBI commence à rendre publiques toutes les étapes de ses enquêtes, les États-Unis sont condamnés à l'avance. »

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