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Que se passe-t-il au Mali pour nécessiter l'aide de soldats canadiens?

Nouvellement arrivées au Mali, les troupes canadiennes participant à la mission de l'ONU prendront part à un conflit qui a de profondes racines historiques et politiques et qui dure depuis plusieurs décennies. Analyse.

Un texte de Jean-Philippe Guilbault

En juin dernier, les premiers éclaireurs de l’armée canadienne ont posé le pied au Mali pour préparer l’arrivée de près de 250 soldats, deux hélicoptères Chinook et quatre hélicoptères Griffon armés qui prendront part à la mission de l’ONU.

La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) a été lancée en 2013, soit un an après une quatrième rébellion touareg dans le nord du pays et un coup d’État mené par des militaires dans le sud.

« C’est tout sauf simple, précise d'emblée Rita Abrahamsen, professeure à l’École supérieure d'affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa. Plusieurs personnes croient que le conflit tire son origine en 2012, mais l’historique est beaucoup plus long et les racines du conflit remontent à l’indépendance du pays. »

Selon la professeure, l’un des enjeux du conflit est le manque de représentation politique des peuples du nord, dont les touaregs, depuis la création du Mali en 1960. D’ailleurs, la rébellion de 2012 a mené à la proclamation unilatérale de l’État indépendant d’Azaouad.

Pour ce faire, les rebelles indépendantistes se sont alliés en 2011 à des groupes armés islamistes liés à Al-Qaïda et ont fait subir plusieurs revers à l’armée malienne. Ces militaires défaits et en colère ont organisé, en mars 2012, un coup d’État qui a fragilisé le gouvernement et permis aux groupes du nord de réaliser d’importantes avancées dans les régions plus au sud de Kidal, de Gao et de Tombouctou.

Les groupes islamistes ont alors profité de ces gains territoriaux pour instaurer la charia dans le nord du pays.

En mai 2012, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU estimait le nombre de personnes touchées par la crise alimentaire à 3,5 millions, en plus de 146 900 déplacés en raison du conflit.

En réaction à l’instabilité politique, la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest nomme un médiateur et parvient à signer avec les putschistes un accord permettant l’organisation d’un gouvernement de transition.

Montée du djihadisme

Les choses ont continué à dégénérer en 2013. Les rebelles nationalistes du nord se sont fait chasser des grandes villes par les groupes armés islamistes qui ont commencé à mener des attaques contre le sud.

« Ce qu’on a observé au cours des dernières années au Mali et dans d’autres régions du Sahel et de l’Afrique, c’est une augmentation de formes plus intolérantes des religions et de l’islam, explique Mme Abrahamsen. Plus l’exclusion politique du nord s’est intensifiée, plus cette région s’est tournée vers des croyances religieuses extrémistes. »

Or, pour Bruno Charbonneau, professeur au Collège militaire royal de Saint-Jean, le spectre du terrorisme ne doit pas guider la compréhension du conflit.

« L’explication qui se concentre uniquement sur une menace du terrorisme manque totalement le bateau », lance-t-il. D’ailleurs, le professeur remet en doute la réelle allégeance à l’islam radical du chef Iyad Ag Ghali, à la tête d'Ansar Dine.

« C’est quelqu’un qui est bien inséré dans les dynamiques politiques maliennes qui a toujours travaillé pour une forme d’indépendance des territoires du nord, explique M. Charbonneau. S’il s’est radicalisé dans les années 1990, je pense que c’est en partie pour attirer et recruter certaines personnes. »

Se sont notamment joints au conflit d’anciens militaires libyens en fuite après la chute du régime du dictateur Mouammar Kadhafi.

Interventions internationales controversées

En janvier 2013, après plusieurs attaques islamistes, la France est appelée à l’aide par le gouvernement malien. Environ 4000 militaires français sont déployés au Mali le mois suivant. L’opération Serval sera menée jusqu’en 2014 et le bilan est mitigé, selon les deux experts.

« Vous avez probablement vu les photos de personnes célébrant dans les rues l’arrivée des Français, explique Mme Abrahamsen. Mais je crois qu’après un certain temps, pour plusieurs personnes dans le nord, toute intervention extérieure est vue comme une forme d’attaque envers le pays. »

Pour sa part, Bruno Charbonneau souligne l’absence de discussions politiques qui seraient potentiellement « difficiles » derrière les interventions militaires et contre-terroristes.

« On ne veut pas parler d’autonomie du nord, on ne veut pas nécessairement parler de quelle forme de communauté politique ou de réorganisation constitutionnelle il devrait y avoir ou de la place des gens du nord dans l’État malien », énumère-t-il.

Le défi de la mission onusienne à laquelle participera le Canada est d’ailleurs de ne pas occulter les problèmes politiques et économiques au profit d'une solution purement militaire, précise Rita Abrahamsen, qui qualifie également la crise malienne de crise humanitaire.

Malgré la complexité du conflit, les militaires canadiens qui se rendront au Mali ne seront pas directement sur la ligne de front, ce qui limitera les dangers.

« Si on regarde ceux qu’ils remplacent, les Allemands [...] ils n’ont jamais subi d’attaque directe dans cette mission, les pertes qu’ils ont subies, ce sont des accidents d’hélicoptère », explique M. Charbonneau, qui estime toutefois que l’ONU sera au Mali pour au moins une dizaine d’années.

Une opinion que partage Rita Abrahamsen.

« La chose importante à souligner c’est que quiconque croit que l’intervention au Mali est une belle mission de paix au sens traditionnel du terme est dans l’erreur. C’est un conflit complexe, persistant et qui ne se résoudra pas demain ou après-demain. »

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