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Quelle est l’ampleur de la traite des personnes dans le monde? La réponse en carte

Encore aujourd'hui, des millions d'êtres humains sont soumis à l'esclavage partout à travers le monde, même au Canada. Les victimes, d'abord des femmes et des enfants, sont surtout utilisées pour la prostitution et le travail forcé.

Un texte de Danielle Beaudoin

L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUCD) compile des statistiques depuis une dizaine d’années. Dans son dernier rapport, publié en décembre dernier, l’organisme conclut que 71 % des victimes de la traite sont des femmes et des filles, et que 28 % sont des enfants. La proportion d’hommes a augmenté, passant de 13 % en 2004 à 21 % en 2014. On utilise les hommes surtout dans le travail forcé ou comme soldats.

La carte ci-dessous montre le nombre de victimes détectées par pays. Les données officielles ne montrent bien sûr que la pointe de l’iceberg.

La plupart des données ont été fournies à l’ONUCD par les États eux-mêmes. De nombreux pays, dont l’Inde, le Brésil, la Russie et plusieurs États africains, n’ont fourni aucune information, ou ont donné des réponses incomplètes. Ces lacunes font comprendre que tous les pays n’en sont pas au même point dans la lutte contre la traite des personnes.

« On compare des données qui sont très différentes, parce que la capacité de détecter les victimes varie d’un pays à l’autre », explique Cecilia Manzotti, de l’ONUCD. « Il y a des différences énormes entre la capacité des pays européens et celle de certains pays d’Afrique ».

Source : Rapport 2016 de l’ONUCD sur la traite des personnes

Si au niveau mondial près du tiers des victimes sont des enfants, la proportion est beaucoup plus élevée dans certaines régions : 62 % en Afrique subsaharienne et 64 % en Amérique centrale et dans les Caraïbes.Contraints à se prostituer, à mendier ou à se battreLa majorité des victimes doivent se prostituer. Vient ensuite le travail forcé, notamment dans les secteurs minier et agricole. D’autres sont utilisées comme soldats, comme mendiants, pour les mariages forcés ou le prélèvement d’organes.

La traite des personnes, c’est quoi?

Selon l’ONU, la traite des personnes désigne « le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil de personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou à d’autres formes de contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou d’une situation de vulnérabilité, ou par l’offre ou l’acceptation de paiements ou d’avantages, pour obtenir le consentement d’une personne ayant autorité sur une autre aux fins d’exploitation. L’exploitation comprend, au minimum, l’exploitation de la prostitution d’autrui ou d’autres formes d’exploitation sexuelle, le travail ou les services forcés, l’esclavage ou les pratiques analogues à l’esclavage, la servitude ou le prélèvement d’organes ».

L’ONU fait aussi la distinction entre la traite des personnes et le trafic de migrants clandestins. Dans ce dernier cas, les migrants sont des personnes consentantes, qui payent des passeurs pour franchir illégalement une frontière internationale.La chercheuse Estibaliz Jimenez a bien des réserves quant à ces distinctions entre traite des personnes et trafic des migrants. Elle croit que, dans la pratique, il peut être difficile de discerner la traite de personnes de la traite d’un migrant. Elle craint que des victimes ne soient laissées pour compte.Des pays pauvres vers les pays riches?« On observe que la traite part très souvent des pays plus pauvres, orientée vers les pays plus riches », observe Cecilia Manzotti, spécialiste du trafic illicite de migrants et de la traite des personnes à l’UNOCD. Cela dit, une bonne proportion de la traite des personnes se fait à l’intérieur des frontières d’un même pays. Elle donne l’exemple de certains États africains, où les victimes sont forcées de quitter leur village pour la ville.

On a observé une augmentation de la traite au niveau local. Il y a maintenant 43 % des victimes détectées dans leur propre pays.

Cecilia Manzotti, de l’UNOCD

L’ONUCD a aussi étudié les liens entre les conflits et la traite. Il est bien connu que les groupes armés contraignent les femmes et les filles à l’esclavage sexuel, et forcent les garçons et les hommes à combattre ou à travailler. Il y a aussi la question des réfugiés. « On a observé que les réfugiés, les personnes qui fuient un pays où il y a une guerre ou aussi les personnes qui fuient une persécution personnelle sont vulnérables à la traite des personnes. On a observé un lien », explique Cecilia Manzotti.De la traite au Canada?Contrairement à ce qu’on pense, il y a surtout de la traite nationale au Canada. Ainsi, 90 % des victimes sont canadiennes.

« On sait que la majorité des victimes de la traite au Canada, ce sont des femmes avec un statut précaire ou qui sont vulnérables. On connaît les cas des fugueuses et beaucoup liés à la protection de la jeunesse. Des fois, des conflits avec des parents; elles ne se sentent pas comprises. Beaucoup [de cas] liés aux gangs de rue », explique Estibaliz Jimenez, professeure en psychoéducation à l’UQTR et chercheuse au Centre international de criminologie comparée.

L'experte ajoute qu’une bonne partie des victimes de la traite sont des femmes autochtones : entre 30 % et 50 %, selon différentes études.

Beaucoup d’Autochtones qui ont laissé leur réserve, leur communauté pour venir s’établir en ville, à Vancouver et à Toronto, sont victimes de la traite.

L'experte Estibaliz Jimenez

L’exploitation sexuelle est la principale activité de la traite au Canada. Il y a aussi le travail forcé, qui touche surtout les migrants venus travailler comme aide domestique ou sur une ferme.

Mme Jimenez explique que, bien que ces immigrants viennent au Canada en toute légalité, il arrive qu’ils soient exploités par leurs employeurs. Et, souvent, ils n’osent pas dénoncer les abus aux autorités canadiennes de peur d’être expulsés ou de ne pas être pris au sérieux.La traite des personnes, en toute impunitéLa majorité des affaires de traite de personnes qui se rendent devant un tribunal se soldent par un arrêt ou un retrait, selon les données recueillies par Statistique Canada entre 2005 à 2014. Ainsi, seulement le tiers des 53 causes où le crime le plus grave était la traite ont donné lieu à un verdict de culpabilité. Parmi les causes avec condamnation, près du quart des accusés ont été condamnés à une peine d’emprisonnement, et 21 % à une peine de probation.Il y a aussi très peu de condamnations au niveau mondial, selon le dernier rapport de l’UNODC. Selon Cecilia Manzotti, « c’est déjà bien » qu’un nombre grandissant d’États (88 % des pays) aient maintenant une loi contre la traite de personnes qui répond aux critères de l’ONU (Protocole visant à prévenir, à réprimer et à punir la traite des personnes).

On a remarqué que dans les pays qui ont adopté une loi depuis plus longtemps, il y a un nombre de condamnations plus haut. Donc, bien sûr, il faut du temps pour pouvoir en fait mettre en œuvre le Protocole. Ce n’est pas suffisant d’avoir une loi, mais il faut aussi l’appliquer, et ça prend du temps.

Cecilia Manzotti, de l'UNODC

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