À sa troisième tentative, Andrés Manuel López Obrador devrait être le grand gagnant des élections de dimanche au Mexique, selon les intentions de vote. Portrait et défis qui attendent le prochain président mexicain.

Un texte de Ximena Sampson

1. Qui est-il?

Né il y a 64 ans dans l’État de Tabasco, dans le sud du pays, ce politicien aguerri a été un très populaire maire de la ville de Mexico de 2000 à 2005, un poste qui lui a donné de la visibilité à l’échelle nationale.

C’est la troisième fois qu’il est candidat à l’élection présidentielle mexicaine.

En 2006, il a perdu par 200 000 voix (0,58 %), soit plus que le nombre de votes qui ont été annulés, contre Felipe Calderón, du Parti action nationale (PAN). Clamant la fraude, M. López Obrador a contesté les résultats et a organisé une occupation du centre-ville de Mexico qui a duré plusieurs semaines.

Il s’est présenté à nouveau aux élections de 2012 et a été défait par Enrique Peña Nieto, l’actuel président.

Il a depuis fondé le Mouvement de régénération nationale (Morena) au nom duquel il se porte candidat, en alliance avec un parti évangélique (Partido encuentro social, de droite) et le Parti du travail (de gauche).

Cette fois semble être la bonne pour Andrés Manuel López Obrador, puisque l'élection présidentielle mexicaine se décide en un seul tour et qu'il dispose d'une majorité claire dans les intentions de vote.

Pourquoi les Mexicains sont-ils prêts à lui accorder leur confiance maintenant? C'est que la donne a changé, indique Christopher Wilson, directeur adjoint de l’Institut du Mexique au Wilson Center, à Washington.

« Les Mexicains en ont assez », affirme-t-il. « Ils rejettent la corruption, la faible croissance économique et la violence. »

Dans ce contexte, la « transformation radicale » que propose M. López Obrador a trouvé un bon accueil. Et il y a aussi le fait que le candidat lui-même a changé, adoucissant son discours, estime Hernán Gómez Bruera, professeur et chercheur à l’Institut Mora, à Mexico.

« Il s’est recentré, il est moins rigide, moins confrontant », croit M. Gómez Bruera. « De plus, il a fait alliance avec des politiciens d’autres secteurs, sa coalition est plus large. »

À tel point que certains lui reprochent d’être devenu de droite. Il s'est effectivement rapproché des entrepreneurs, choisissant notamment Alfonso Romo, un homme d’affaires de Monterrey, comme chef de cabinet. Cela lui a permis de rassurer les milieux d’affaires et de les convaincre qu’il n’a pas l’intention de les exproprier.

« Maintenant, il met plutôt l’accent sur la lutte contre la corruption », soutient M. Gómez Bruera.

2. Est-il un Chávez mexicain, comme le prétendent certains de ses détracteurs?

Pas du tout, estime Jorge Márquez Muñoz, professeur au Centre d’études politiques de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM).

« D’abord, ce n’est pas un militaire et il n’a jamais tenté de coup d’État », précise-t-il. « Ensuite, grâce à sa longue carrière politique, il sait que le pays doit avoir de la stabilité et que, pour cela, il doit avoir une bonne relation avec les entrepreneurs. »

Son combat sera plutôt contre la classe politique qu’il accuse d’être corrompue, croit M. Márquez Muñoz.

Christopher Wilson ne pense pas, lui non plus, que les Mexicains doivent s’inquiéter d’une possible dérive.

« Il a besoin que l’économie continue de fonctionner pour laisser l’héritage qu’il souhaite. Il veut être une figure historique mexicaine, comme Benito Juárez ou Francisco Madero [deux anciens présidents], et non de la gauche latino-américaine. »

En fait, c’est avec le Brésilien Lula qu’il faudrait établir des liens, affirme Hernán Gómez Bruera. « Comme Lula, il a essayé à plusieurs reprises d’être élu président et a adouci son discours, devenant plus modéré chaque fois », ajoute-t-il. « Ils sont, cependant, très différents. Lula est issu d’un parti socialiste, lié aux syndicats, ce qui n’est pas le cas de M. López Obrador. »

« Les deux ont réussi, en bonne partie parce qu’ils ont su nuancer leurs stratégies politiques », avance M. Gómez Bruera.

Il a toutefois un côté autoritaire dont il faut se méfier, d'après certains analystes.

« M. López Obrador est indéchiffrable », croit Jorge Márquez Muñoz, professeur au Centre d’études politiques de l’UNAM. « Il a montré un visage de réformiste modéré lorsqu’il était maire de Mexico et président du PRD [Parti de la révolution démocratique], mais il peut être aussi un activiste agressif », affirme le chercheur, qui rappelle que M. López Obrador a participé au blocage de l’accès à des puits de pétrole dans les années 90, ainsi qu’à l’occupation de rues.

« Lorsqu’il parle aux gens d’affaires, il fait preuve de modération, mais quand il s’adresse aux représentants du syndicat des enseignants, par exemple, il utilise un langage beaucoup plus radical », conclut M. Márquez Muñoz.

3. Que propose-t-il aux Mexicains?

Son cheval de bataille est la lutte contre la corruption qui gangrène le pays. Il a élaboré une stratégie en cinq volets afin d’assainir la situation.

Ce ne sera toutefois pas une tâche facile, estime Jorge Márquez Muñoz. « Il y a des millions de cas », affirme-t-il.

En plus de la corruption au sein du gouvernement fédéral, il y a aussi celle des autres ordres du gouvernement ainsi que des institutions de l'État que le président ne contrôle pas.

Christopher Wilson, pour sa part, croit que la vision de M. López Obrador est un peu simpliste. « Il soutient qu’élire quelqu’un comme lui, qui n’est pas corrompu, sera suffisant pour éliminer la corruption au Mexique », affirme le chercheur. « Ça fonctionne bien comme slogan de campagne, mais ce n’est pas assez. »

Et si lui-même n’a rien à se reprocher, ce n’est pas le cas de tout le monde dans son entourage, précise M. Wilson.

L’autre grande préoccupation des Mexicains est la flambée de violence, qui a atteint des sommets au cours de l’année écoulée.

Cependant, comme les autres candidats, il n'offre rien de concret pour s’attaquer aux causes structurelles de cette violence, déplore Eunice Rendón, spécialiste des questions de sécurité, ni, surtout, « aucune stratégie intégrale qui prenne en compte la prévention de la violence et pas seulement sa répression », affirme-t-elle.

M. López Obrador propose tout de même un programme de bourses destinées aux jeunes sans emploi qui ne sont pas aux études, dont le but est, en partie, de les éloigner de la criminalité.

Son projet d’accorder l’amnistie aux petits trafiquants de drogue a également fait couler beaucoup d’encre. « On a dit qu’il voulait pardonner à des criminels, mais ce projet ne vise pas ceux qui ont commis des crimes graves », précise M. Gómez Bruera. « Il s’agit plutôt de donner une deuxième chance à des paysans qui ont cultivé du pavot ou de la marijuana parce qu’ils étaient pauvres et n’avaient pas vraiment le choix ».

4. À quoi s’attendre dans la relation avec les États-Unis?

Il n’y aura pas de grands changements, souligne Christopher Wilson. « M. López Obrador reconnaît l’importance du commerce nord-américain pour le Mexique et il ne propose rien de différent du gouvernement actuel », soutient le chercheur.

« Ce sera une continuation de la même stratégie [c’est-à-dire poursuivre les négociations pour essayer de garder en vie l’ALENA]. » Dans la mesure où 80 % des exportations mexicaines se dirigent vers les États-Unis, les réactions du Mexique ne peuvent être excessives, quelle que soit l’attitude de son voisin du Nord.

« Pendant la campagne électorale, il avait dit qu’il ferait entendre raison à Donald Trump [qui veut déchirer l’accord], mais personne ne peut faire entendre raison à M. Trump », croit Gómez Bruera. Le Mexique a simplement intérêt, selon lui, à étirer le processus le plus longtemps possible en espérant un éventuel changement de gouvernement aux États-Unis.

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