Plus de 350 000 morts, 5,6 millions de réfugiés, au moins 6 millions de déplacés internes : l'effroyable bilan de la guerre en Syrie ne cesse d'augmenter. Alors que le conflit syrien entre dans sa huitième année, quels ont été ses moments décisifs et à quoi peut-on s'attendre dans la prochaine année?

Un texte de Ximena Samson

La militarisation de l’opposition

C’est en mars 2011, dans le cadre du Printemps arabe, que commencent les manifestations dénonçant le régime du président Bachar Al-Assad. Ce mouvement spontané est durement réprimé par les forces de l’ordre, ce qui provoque, en partie, sa radicalisation.

« Les sept ans de la guerre sont déterminés par ce qui s’est passé pendant la première année, par cette transformation de la contestation pacifique en une rébellion armée », croit Miloud Chennoufi, professeur au Collège des Forces canadiennes à Toronto et membre de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Cette décision de l’opposition était motivée, en partie, par l’intervention de l’OTAN en Libye, pense le chercheur. Sur la foi de promesses « discrètes, mais efficaces », les rebelles s’imaginaient que, s’ils s’armaient, des puissances étrangères leur viendraient en aide, comme elles l’ont fait avec les opposants au colonel Kadhafi.

« Mais c’était un calcul désastreux, parce que la Syrie est un cas complètement différent », conclut-il.

Pour Fabrice Balanche, chercheur invité à l’Université Stanford et spécialiste de la Syrie, c’est l’échec du plan de paix du premier envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, Kofi Annan, en avril 2012, qui a précipité cette militarisation.

« On a dit que la militarisation de l’opposition s’était produite après la répression, mais il y a eu aussi un sérieux coup de main de l’extérieur », souligne-t-il.

Les rebelles ont d’abord fait des gains importants, prenant la deuxième ville du pays, Alep, et atteignant la banlieue de Damas à l’été 2012.

Mais le régime a tenu bon. Contrairement à Mouammar Kadhafi en Libye et à Hosni Moubarak en Égypte, Bachar Al-Assad n’est pas tombé. Avec l’appui de l’Iran et du Hezbollah, il a résisté face à une opposition fragmentée.

La ligne rouge d’Obama

Puis, en août 2013, après une attaque chimique meurtrière attribuée au régime syrien, le président américain, Barack Obama, n’est pas intervenu militairement, alors qu’il avait lui-même tracé une ligne rouge à ne pas franchir.

Cela a représenté une rupture, pense M. Balanche. « Le régime a vu qu’Obama refusait d’utiliser la force contre lui. Après, Assad était tranquille, il savait qu’on ne l’embêterait pas, qu’il allait pouvoir, doucement, mais sûrement, éliminer l’opposition intérieure et rester au pouvoir. »

Il y aurait eu bien d’autres occasions pour les Américains d’entrer en jeu par la suite, mais le président Obama n’a pas changé sa vision, soutient Thomas Juneau, professeur adjoint à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa.

« La variable-clé a été le calcul de la part de l’administration Obama que les Américains n’avaient pas intérêt à augmenter leur rôle », dit M. Juneau. Même si les Américains ont soutenu différents membres de l’opposition pendant longtemps, ils ne se sont pas engagés directement.

« Le calcul d’Obama était que si les États-Unis intervenaient à plus grande échelle, ça aurait mis de l’huile sur le feu, entraînant une plus grande participation russe et iranienne, et on aurait eu une guerre encore plus violente », estime M. Juneau.

Cette politique n’a pas été modifiée par son successeur. Donald Trump a bien ordonné des frappes contre une base aérienne en avril 2017, après une attaque chimique imputée à Damas, mais elles n’ont rien changé au cours de la guerre. « Elles étaient surtout destinées à impressionner le président chinois, qui était alors en visite », croit M. Chennoufi.

L’apparition de l’EI

À l’été 2014, le groupe armé État islamique (EI) proclame son califat et multiplie les conquêtes territoriales en Irak et en Syrie. Il devient l’ennemi à abattre, infléchissant ainsi à nouveau le cours de la guerre.

« [Pour les Occidentaux], la priorité n’est plus de faire tomber Assad », estime Fabrice Balanche. « Même si on continue d’alimenter les rebelles en armes et de leur apporter un soutien, il faut avant tout s’occuper de Daech. »

L’implication russe

Enfin, l’augmentation marquée de l’implication des Russes, l’année suivante, représente un autre jalon.

Moscou était déjà présent sur le théâtre syrien depuis 2011 en soutenant activement le régime Assad, rappelle Thomas Juneau, mais à partir de l’automne 2015 cette implication s’accroît, avec le déploiement d’avions de combat et le début d’une campagne de bombardements.

« Cette décision a marqué un tournant dans la guerre », croit M. Juneau.

La Russie et ses alliés craignaient une victoire de Hillary Clinton, considérée comme une interventionniste, avance Miloud Chennoufi.

« Les Russes se sont dit que s’ils ne créaient pas une réalité sur le terrain favorable à Damas, Hillary Clinton arriverait au pouvoir et les rebelles auraient un soutien militaire accru de la part de l’Occident », explique M. Chennoufi.

En 2015, l’Iran a lui aussi augmenté son rôle, rappelle M. Juneau, notamment en appuyant des milices pro-Assad, autant syriennes qu’étrangères. « Ça a été crucial parce que l’armée d’Assad était épuisée par des années de combats. »

L’intervention turque

Enfin, le dernier moment décisif est l’arrivée en scène de la Turquie dans le nord de la Syrie, en janvier 2018, à la suite de la décision américaine de mettre sur pied une force kurdo-arabe de 30 000 combattants.

« On repart dans un cycle de guerre, mais beaucoup plus international. On revient à l’affrontement géopolitique qu’on avait un peu oublié parce que Daech l'avait occulté », croit Fabrice Balanche.

C’est que le conflit syrien dépasse largement les enjeux locaux. Ce qui était à l’origine une guerre civile s’est compliqué avec l’intervention des puissances régionales, comme l’Iran, l’Arabie saoudite et le Qatar, puis les Occidentaux et enfin la Russie, rendant la résolution du conflit encore plus complexe.

À quoi s’attendre en 2018?

Ce pourrait être la dernière année du conflit, croit M. Balanche.

« Le régime a repris plus de la moitié du territoire et il contrôle 70 % de la population, affirme-t-il. Assad est dans une dynamique de victoire. »

Selon le chercheur, si les Américains quittaient le nord de la Syrie, où, depuis janvier 2018, ils soutiennent et équipent les Kurdes, le conflit pourrait se régler assez rapidement.

« Si les États-Unis décident de quitter la Syrie, ce sera la victoire du régime, mais s’ils décident de s’accrocher, les Russes et les Iraniens ne resteront pas les bras croisés, ajoute-t-il. Ça peut être l’escalade. »

M. Chennoufi pense, lui aussi, que l’issue de la guerre dépendra de ce que feront les Américains si Donald Trump n’est pas réélu en 2020. « Si Trump est battu, il faut s’attendre à un plus grand engagement de la part des États-Unis. »

« Assad a gagné, dans la mesure où sa survie politique et physique n’est plus en danger, croit Thomas Juneau, mais il n’a pas gagné dans la mesure où le pays est complètement dévasté. Il n’y aura pas de réconciliation politique pour des années, peut-être même des décennies. »

Même si le territoire contrôlé par les groupes armés diminue, tout comme leur nombre, l’opposition au régime va continuer, croit M. Juneau, parce que « l’oxygène qui a donné lieu à l’opposition et lui a permis de se développer en 2011-2012 est toujours là. Tant que ces problèmes politiques ne seront pas réglés, il y aura toutes sortes de symptômes ».

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