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Révolution tranquille de la jeunesse sud-coréenne

Les jeunes de la Corée du Sud souhaitent vivre une vie différente de celle de leurs parents. Ils sont à l'origine de l'effervescence politique qui secoue ce tigre économique d'Asie. Voici la vision de cinq jeunes Sud-Coréens qui souhaitent voir un profond changement politique et sociétal.

Par Michel Labrecque de Désautels le dimanche

À la fin de 2016, ce sont les jeunes qui ont entrepris un mouvement de contestation qui a conduit à la destitution de la présidente sud-coréenne Park Geun-hye pour corruption et à l’emprisonnement du PDG de Samsung. Le 9 mai, les Coréens ont élu un nouveau président de gauche, Moon Jae-in.

Les jeunes ont contribué à ce changement politique en organisant des veillées aux chandelles, dans un climat totalement pacifique. Ces manifestations ont régulièrement rassemblé jusqu’à 2 millions de personnes dans les rues de la métropole, Séoul.

« C’est une remise en question du système à l’origine du succès de la Corée du Sud », dit Benjamin Joinau, anthropologue qui habite en Corée depuis 23 ans. « La corruption, le manque de transparence, la nouvelle génération remet tout cela en cause, ajoute-t-il. On parle ici de la classe politique, mais aussi de ces grands conglomérats familiaux : Samsung, LG, Hyundai, etc. »

« Renoncer au rêve »

« Il y a un mot, une blague qui circule beaucoup. C’est Hell Joseon : "la Corée, c’est l’enfer" », lance Yi Joeun, le coordonnateur jeunesse de Solidarité populaire pour la démocratie participative, une des plus importantes ONG de la Corée du Sud.

Pourquoi? Le chômage, qui atteint 10 % chez les jeunes, est du jamais vu dans ce pays. Et les emplois bien payés, dans les grandes entreprises, sont de plus en plus rares.

« Il faut aussi renoncer à l’achat d’une maison, car c’est trop cher », ajoute Joeun.

Malgré son constat difficile quant à ses perspectives d’avenir, Joeun a pris part aux veillées aux chandelles; il croit qu’il est possible de changer les choses.

« Le nouveau président, Moon Jae-in, a prononcé le mot "jeunesse" 30 fois dans son discours inaugural. Nous lui faisons confiance, mais nous allons le surveiller de près », dit-il.

Une jeunesse éduquée, sans emploi

La jeunesse sud-coréenne est peut-être la plus éduquée au monde : près de 80 % sont des diplômés universitaires.

« La moitié de mes amis ne travaillent pas en ce moment. C’est très difficile », dit Yeri Yoo, 25 ans, diplômée en études et littérature française. Yeri veut devenir agente de bord. Mais lors de sa dernière entrevue, il y avait 8000 candidats pour 90 postes disponibles.

Cependant, quand elle parle d’avenir, Yeri ne parle pas seulement de trouver un emploi. Elle fait partie des jeunes qui remettent en question le mode de vie de leurs parents.

« Ma mère a sacrifié son emploi pour nous élever, mon frère et moi. Moi, je veux être maman, mais je vais continuer de travailler. »

Yeri prononce même ce mot longtemps tabou en Corée du Sud.

La génération du millénaire de Corée du Sud s’est d’ailleurs baptisée la « génération YOLO » ("You only live once" / "On ne vit qu’une fois"). Pour ces jeunes, le bien-être et les loisirs doivent occuper une place importante dans la vie. Il s’agit d’une petite révolution dans ce pays où l’on sacrifiait tout pour la nation et la famille.

« Mon père est très conservateur. Il ne me comprend pas et, parfois, il m’ignore », dit Yeri.

Transformer l'économie du pays

Will Lee, 38 ans, est l’un des fondateurs d’une entreprise émergente qui a conçu une application pour faire des réservations dans des hôtels ou des restaurants. YAP emploie 200 personnes à Séoul et compte un bureau à Hong Kong.

« Le gouvernement coréen veut diversifier l’économie et considère les entreprises en démarrage comme une voie d’avenir, explique Will. Et en ce moment, beaucoup de jeunes quittent les chaebols [grands conglomérats] pour lancer leurs entreprises. »

La Corée du Sud est peut-être le pays le plus interconnecté du monde et il rêve de devenir la nouvelle Silicon Valley.

Les entreprises émergentes réussiront-elles à changer la culture entrepreneuriale très hiérarchique et stressante de la Corée?

« Nous sommes un mélange entre les cultures coréenne et occidentale, dit Will. Je dis à mes employés que quand leur travail est fini, ils peuvent partir », ajoute-t-il.

Vous ne le savez peut-être pas, mais c’est une révolution qu’un patron dise cela en Corée du Sud. Il y existe encore beaucoup d’entreprises où personne ne quitte le bureau avant que le patron ne parte.

Will a appuyé le mouvement des chandelles et croit que le nouveau président, Moon Jae-in, « va faire bouger le pays dans la bonne direction ».

S'exprimer grâce à la culture

Hongdae, le quartier universitaire de Séoul, est l’épicentre de la scène artistique « alternative ». Le Jebi Dabang est un bar au rez-de-chaussée, une salle de concert au sous-sol, et un studio d’enregistrement à l’étage supérieur. « La Mecque des hipsters », dit la chanteuse Gonne Choi en riant. Nous sommes loin ici de la K-pop, cette usine à succès de groupes de musique pop de garçons et de filles.

Même s’il est beaucoup plus difficile de gagner sa vie comme artiste « indépendante » en Corée du Sud, Gonne Choi a le sentiment de faire partie d’une scène artistique grandissante.

Avec sa musique, cette artiste a l’impression de contribuer aux changements dans son pays. Elle a notamment chanté pendant la contestation des chandelles.

Gonne est aussi une femme dans la jeune trentaine et célibataire, ce qui est en soi une attitude révolutionnaire dans cette société encore conservatrice. Gonne se dit ouvertement féministe, comme de plus en plus de ses concitoyennes. « Je commence enfin à réussir à exprimer ce que je ressens », ajoute-t-elle.

« Un pays de contrastes »

Jacques Phe, d'origine française, qui travaille également pour YAP, est tombé amoureux de la culture coréenne par hasard, en écoutant une émission de télévision en France. Il a fini par s’installer à Séoul après être passé par la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Avec le temps, il a toutefois développé un regard critique envers la Corée du Sud. « C’est un pays de contrastes, qui bouge très vite, mais avec une structure hiérarchique très forte et très conservatrice. »

Ce paradoxe se reflète au sein de la jeunesse. « C’est une société où tout le monde est soumis à beaucoup de pression. Et d’un autre côté, il y a cette jeunesse qui fête dans les bars, c’est un peu la débauche. J’ai l’impression qu’ils sont un peu perdus », poursuit Jacques.

Jacques ajoute que la jeunesse sud-coréenne vit dans une société du paraître. « Les jeunes femmes sont toujours bien habillées, veulent être belles et recourent très jeunes à la chirurgie plastique; les hommes veulent absolument avoir une belle voiture et montrer qu’ils ont un bon statut. »

Ces jeunes sont-ils heureux? Difficile à dire.

Mais une chose est certaine : dans ce pays encore très conservateur, la révolution sera tranquille et graduelle.

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