Retour

Se faire avorter? C'est selon votre code postal aux États-Unis

La bataille pour le droit à l'avortement est loin d'être réglée aux États-Unis. De nombreux États ont adopté des séries de lois qui restreignent fortement l'accès à ce service médical. Des mesures controversées, sur lesquelles la Cour suprême se prononcera dans les prochains jours.

Yanik Dumont Baron

Un reportage de Yanik Dumont Baron

C'est une mince feuille de papier affichée sur le babillard. Un formulaire qui a l'air officiel. Si banal que je ne l'avais pas remarqué. C'est une employée d'une clinique d'avortement du Kansas qui me l'a montrée : une liste des choses à demander lorsqu'on reçoit un appel à la bombe.

Il ne faut pas raccrocher, suggère le formulaire, mais poser des questions, noter les émotions dans la voix de l'interlocuteur. Le genre de détail utile lorsqu'on travaille dans une clinique d'avortement aux États-Unis.

Les Américains parlent moins d'avortement. Depuis peu, ils sont en majorité pro-choix. Mais ceux qui travaillent de près ou de loin dans ces cliniques se font assez rapidement rappeler que la question dérange. Et ceux qu'elle dérange sont bruyants. Et influents.

Chaque matin, les employées du centre des femmes South Wind de Wichita doivent passer devant des manifestants pro-vie. Certains leur lancent des insultes, d'autres tiennent des affiches les comparant à des meurtriers. Même chose pour rentrer à la maison.

Les femmes qui espèrent mettre fin à une grossesse doivent aussi passer devant ces manifestants. Un petit groupe bien organisé, qui respecte un horaire pour s'assurer d'une présence constante. Anthony Moss, 17 ans, est l'un de ceux qui viennent régulièrement.

Pour une lecture optimale de cette carte, cliquez ici.

Dans l'entrée de la clinique, on retrouve une photo du Dr George Tiller, tué en 2009. Le dernier d'une poignée de médecins assassinés parce qu'ils pratiquaient des avortements. La pièce rappelle un aéroport, avec son détecteur de métal et son gardien de sécurité.

En vérifiant l'identité des clientes, Carl Swinney tente de détendre l'atmosphère. Il lance de petites blagues comme : « Avez-vous des armes, un bazooka, une bombe nucléaire? » C'est un petit geste d'empathie pour les clientes. Le gardien se voit comme un défenseur de la liberté de choisir.

Malgré sa vigilance, le droit à l'avortement est en recul aux États-Unis. Et ça se mesure. Le nombre de cliniques a diminué : un tiers de moins en cinq ans, selon les calculs de Bloomberg.

Les médecins qui pratiquent l'avortement vieillissent. La distance à parcourir par les femmes pour se faire avorter augmente, et les cliniques voient plus souvent des patientes venues d'autres États. Les grossesses d'adolescentes sont en hausse, et le nombre d'avortements, en baisse.

Dans ces statistiques, il faut voir l'influence de la droite religieuse et le travail des élus conservateurs. Dans une vingtaine d'États, ils ont adopté des dizaines de lois pour encadrer plus sévèrement l'accès à l'avortement. Trop serré, aux yeux des pro-choix.

Il y a des mesures qui concernent surtout les femmes enceintes et d'autres qui visent les cliniques. Autant de pressions qui compliquent la vie des gestionnaires et des médecins, qui rendent parfois leur opération trop chère, voire impossible.

Une pression qui se fait aussi sentir dans le milieu des affaires. La responsable de la clinique South Wind de Wichita dit avoir eu de la difficulté à trouver un plombier ou un peintre pour des petits travaux. Julie Burkhart compte donc sur un homme à tout faire, Bruce, un retraité bénévole qui ne veut pas donner son nom de famille, de peur d'être victime de représailles.

Ces militants pro-vie, explique Bruce, vont identifier un fournisseur de service, « appeler le commerce, menacer de l'exposer, de nuire à ses affaires. » Bruce lui-même ne parle pas vraiment de ses activités. « Les gens sont très divisés. On ne sait jamais comment une personne va réagir. »

Pire que dans les années 70

La question demeure si délicate que des banques vont même jusqu'à refuser de prêter de l'argent avec intérêts. Julie Burkhart cherchait une hypothèque pour l'aider à ouvrir une nouvelle clinique d'avortement en Oklahoma. Une première en plus de 40 ans.

« Je me suis fait dire de manière bien polie qu'on ne ferait pas affaire avec moi, se rappelle-t-elle. Je ne suis pas naïve. C'est à cause de ce qu'on fait. J'ai l'impression que le climat était plus libéral, plus ouvert dans les années 70. »

Julie Burkhart a finalement trouvé un banquier. Et des employés prêts à transformer un ancien bureau médical en clinique d'avortement. En inspectant le chantier récemment, elle a eu une mauvaise surprise : sur trois cadres de porte, quelqu'un a inscrit des références à la bible.

C'est un autre rappel subtil que ce genre de clinique médicale n'est pas le bienvenu dans ce coin des États-Unis. Un peu sonnée, Julie Burkhart, tente de demeurer optimiste.

Une minorité, peut-être. Mais une minorité qui demeure influente.

Plus d'articles

Commentaires

Vidéo du jour


Une caméra de sécurité montre quelque chose d'extraordinaire





Rabais de la semaine