À l'heure où la chute d'Alep-Est semble inévitable, le sort des quelque 100 000 résidents qui y survivent toujours dans des conditions abjectes, et dans un territoire qui s'est réduit comme peau de chagrin, suscite de vives inquiétudes.

Selon de nombreux témoignages, l’annonce d’une « interruption des opérations de combat » faite jeudi par le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ne s’est pas concrétisée.

« Ces mots étaient un mensonge », affirme un dirigeant du groupe rebelle Fastaqim s’exprimant depuis la Turquie. « Les bombardements n’ont pas arrêté de la nuit. »

« Il y a des raids aériens […] avec des bombes incendiaires, des bombes-barils et des tirs d’artillerie », confirme un combattant du groupe Nour al-Din al-Zinki depuis Alep-Est.

Le directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), Rami Abdel Rahmane, qui suit le conflit depuis Londres grâce à un réseau d’informateurs sur le terrain, soutient aussi que l'annonce du ministre Lavrov était « purement médiatique ».

Sur le terrain, les bombardements continuent car le régime ne veut pas donner de répit aux rebelles ou aux civils. [...] Les violents tirs d'artillerie ont repris vendredi sur plusieurs quartiers assiégés et de violents combats se déroulaient, notamment à Boustane Al-Qasr.

Rami Abdel Rahmane

Un journaliste de Reuters effectuant une tournée de la vieille ville d’Alep, tombée aux mains du régime cette semaine, affirme avoir entendu neuf frappes aériennes en 30 minutes.

Un témoin interrogé par l’agence britannique affirme que d’intenses combats au sol sont en cours dans le district de Sheikh Saïd, dans le sud d’Alep-Est.

« Nous avançons tel que prévu, et parfois plus rapidement que prévu », indique pour sa part une source de l’armée syrienne, qui soutient que les forces du régime ont repris 85 % d’Alep-Est.

Le ministère russe de la Défense évoque même le chiffre de 93 %.

Un conseiller de l’Armée syrienne libre, autre groupe rebelle, soutient plutôt que les insurgés ont perdu 70 % du territoire qu’ils ont détenu pendant près de cinq ans, avant qu’une offensive lancée le 15 novembre ne se mette en branle.

Alep-Est est encerclé par les forces syriennes depuis l’été dernier. La nourriture, l’eau et l’essence sont rares, et les soins médicaux sont réduits au strict minimum, les hôpitaux ayant tous été réduits en cendres.

La chute des derniers quartiers rebelles constituerait un tournant dans la guerre qui déchire la Syrie depuis mars 2011. L’ancien poumon économique du pays est le dernier grand centre urbain important à ne pas avoir été repris par le régime.

Les civils pris au piège

À Genève, le porte-parole du Haut-commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, Rupert Colville, dit être « sérieusement préoccupé » par le sort des civils demeurés à Alep-Est, mais aussi de ceux qui ont quitté l’enclave.

Tous ces civils, dont les 100 000 qui sont toujours à Alep-Est, selon lui, sont « utilisés comme des pions », a-t-il déclaré, en évoquant de possibles « crimes de guerre ».

« Certains civils qui tentent de s'enfuir [d’Alep-Est] sont apparemment bloqués par des groupes armés de l'opposition […] notamment le front Fateh al-Cham », ex-Front al-Nosra [Al-Qaïda en Syrie], a-t-il dit.

« Au cours des deux dernières semaines, le front Fatah al-Cham et les Kataëb Abou Amara ont apparemment enlevé et tué un nombre inconnu de civils qui avaient demandé aux groupes armés de quitter leur quartier afin d'épargner la vie de la population », affirme Rupert Colville

Un diplomate occidental consulté par Reuters prévient qu’à défaut d’une entente sur l’évacuation d’Alep-Est, le bilan risque de s’alourdir considérablement. « Il y aura d’importantes pertes de vies humaines, parce que les gens qui restent […] se trouvent dans un espace restreint maintenant », souligne-t-il.

Un responsable d’un groupe rebelle d’Alep-Est, Ibrahim Samour, confirme que les résidents déplacés par l’avancée du régime errent dans la ville. « Il n’y a plus beaucoup de territoire pour les rebelles, donc, les bombardements sont concentrés dans quelques quartiers », dit-il. « Plus rien ne compte. Ni la communauté internationale, ni la conscience humaine. Rien. »

M. Colville s’inquiète également de possibles « représailles » contre les civils qui ont trouvé refuge par dizaines de milliers dans les quartiers de l’ouest, sous contrôle du régime.

Selon certaines informations, des hommes seraient séparés des femmes et des enfants avant de disparaître, a poursuivi M. Colville, en soulignant que cela est difficilement vérifiable.

Des familles ont déclaré avoir perdu tout contact avec des hommes, âgés de 30 à 50 ans, après qu'ils eurent fui les zones contrôlées par l'opposition à Alep il y a une semaine ou dix jours.

Rupert Colville

Rencontre américano-russe à Genève, l'ONU exige l'arrêt du carnage

La situation à Alep sera au menu des discussions, samedi à Genève, entre responsables russes et américains.

« Nous travaillons dur avec des gens avec lesquels nous avons des désaccords pour voir si nous pouvons trouver au nom de l'humanité et de la décence un moyen de parvenir à protéger ces vies, d'essayer de séparer les combattants et de faire avancer le processus », a déclaré le secrétaire d’État John Kerry.

À la veille de ces tractations, l'Assemblée générale de l'ONU a demandé vendredi à une large majorité la fin du carnage en Syrie pour « sauver » Alep.

John Kerry parle de « pire catastrophe depuis la Seconde Guerre mondiale ».

La Russie, allié du régime de Bachar Al-Assad, maintient son opposition à un cessez-le-feu sans le départ de tous les insurgés, assiégés avec des dizaines de milliers de civils.

Selon l'OSDH, l’offensive entreprise par le régime le 15 novembre a coûté la vie à 410 civils à Alep-Est et à 105 autres à Alep-Ouest. Parmi eux se trouvaient 80 enfants.

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