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Six questions sur une présidentielle historique et le second tour à venir

Ce sont finalement deux candidats anti-système qui passent au second tour de la présidentielle. Le centriste Emmanuel Macron affrontera Marine Le Pen, leader d'extrême droite, dans les urnes le 7 mai prochain. Notre correspondant à Paris, Jean-François Bélanger, dresse le portrait de la situation.

1. Jean-François Bélanger, que faut-il retenir de ce premier tour?

C’est une élection aux résultats vraiment inédits. Jamais, depuis 50 ans, on n'a vu une élection où les deux partis traditionnels – le parti gaulliste de droite Les Républicains et le Parti socialiste, qui représente la gauche générale – ont été éliminés dès le premier tour. En 2002, la gauche avait été éliminée dès le premier tour à la faveur du Front national, alors dirigé par le père de Marine Le Pen, Jean-Marie, mais cette fois ce sont les deux principaux partis qui sont éliminés au premier tour.

C’est une première. C’est un désaveu assez cinglant que les Français ont infligé à leurs dirigeants.

C’est un rejet du quinquennat du président socialiste sortant, François Hollande, qui a déçu un peu tout le monde. Il a déçu la gauche, qui trouvait que son programme n’était pas suffisamment à gauche, et la droite, qui juge qu’il n’a pas rempli sa principale promesse qui était de réduire le nombre de chômeurs.

Le résultat du premier tour exprime également un besoin, une volonté de renouveler en profondeur la classe politique. C’est un rejet des hommes politiques qui sont là depuis 20, 30, 40 ans, et même parfois plus.

Ce sont deux candidats, chacun à leur façon, « anti-système ».

Marine Le Pen parce qu’elle rejette l’Europe, l’euro, l’espace Schengen et toute la classe politique qu’elle juge corrompue, et Emmanuel Macron, du jeune parti centriste « En marche! », qui casse tous les schémas traditionnels de la politique française.

Alors que les Français aiment les gens plus âgés avec de l’expérience, lui, à 39 ans, qui n'a jamais été élu, deviendrait le plus jeune président de l’histoire.

Alors que les Français aiment les étiquettes, les programmes clairement définis soit à droite ou à gauche, Emmanuel Macron se présente au centre avec un programme assez souple en disant « on va s’adapter ». Il promet de « chercher les bonnes idées, des idées nouvelles à gauche et à droite ». On est vraiment dans un schéma inédit.

2. Qu’est-ce qui différencie Emmanuel Macron de Marine Le Pen?

Tout! Ce sont probablement – des 11 candidats inscrits au premier tour – les deux candidats les plus opposés.

Emmanuel Macron est un homme européen qui s’assume pleinement. En faveur des grands espaces, de l’ouverture, il prône l’espoir et l’optimisme – un peu comme Obama [Barack, l’ancien président américain] à son époque – alors que Marine Le Pen a fait campagne contre le mondialisme et pour les patriotes.

Marine Le Pen oppose les patriotes aux mondialistes, donc sous-entend que les Européens sont moins attentifs aux aspirations des Français. Elle prône la fermeture des frontières, la fin de l’espace Schengen.

Il est pour l’immigration, elle est contre. Il est pour l’euro, elle est contre. Tout semble les opposer.

3. Est-ce dans la poche pour Emmanuel Macron ou bien la droite pourrait lui échapper au deuxième tour?

A priori, en abordant la question de façon mathématique, c’est une victoire qui devrait être assez facile au deuxième tour pour Emmanuel Macron, si on additionne les reports de voix, les consignes de vote qui ont été données par les candidats défaits au premier tour.

En poussant le raisonnement, il faut ajouter les votes des candidats pro-européens – Macron est clairement en faveur de l’Europe – comme les électeurs qui ont voté pour François Fillon au premier tour. En théorie, il passe facilement la barre des 50 %.

La seule question qui se pose est : « Est-ce que ces reports de votes vont vraiment se faire? ».

Les électeurs ont leur volonté propre et ils ne vont pas nécessairement suivre aveuglément les consignes de vote.

Il y a beaucoup d’électeurs de François Fillon, par exemple, qui ne vont sans doute pas soutenir Emmanuel Macron. Ces derniers risquent de basculer vers l’extrême droite ou de s’abstenir.

D’ailleurs, l’abstention est probablement le pire ennemi d’Emmanuel Macron en ce moment. Plusieurs Français pourraient s’abstenir d’aller voter au deuxième tour en se disant que c’est dans la poche pour Emmanuel Macron.

À l’inverse, les électeurs de Marine Le Pen sont beaucoup plus mobilisés. Elle peut compter sur un électorat fidèle qui sortira voter, c’est sûr.

Elle peut aussi compter sur les voix de Nicolas Dupont-Aignan – le souverainiste qui a recueilli à peu près 5 % des voix – et une partie relativement importante de l’électorat de François Fillon. Il y aura peut-être de 5 % à 10 % des électeurs de ce dernier qui voteront pour elle.

Elle peut également compter sur une petite partie des électeurs de Jean-Luc Mélanchon, qui est d’extrême gauche, mais qui pourtant présente un discours et un programme assez proche de celui de Marine Le Pen sur certains points, notamment la défense des travailleurs.

Au final, Emmanuel Macron devrait l’emporter avec de 62 % à 64 % des voix au deuxième tour, selon les derniers sondages.

Marine Le Pen récolterait de 36 à 38 % des votes.

Cela dit, si elle gagnait 38 % des votes, ce serait déjà énorme. Ce serait un record historique pour le Front national.

Si tout cela se concrétise à l’élection législative (11 et 18 juin prochains), cela signifiera qu’il s’agit d’une nouvelle force politique avec laquelle il faudra composer désormais en France.

4. Quant à Marine Le Pen, pourra-t-elle rallier une majorité de Français derrière elle?

Ce sera très, très difficile pour elle, mais je pense qu’elle a déjà un peu gagné son pari, parce qu’elle a largement dépassé le résultat que son père, Jean-Marie, avait réalisé en 2002. Son prochain défi – elle sait qu’elle ne peut pas gagner cette élection – ce sont les élections législatives, où elle devra faire élire un maximum de députés.

Elle fera également face à un défi au sein même de son parti parce qu’elle est critiquée par une aile un peu plus radicale, qui lui reproche d’avoir eu un programme un peu trop à gauche. C’est-à-dire d’avoir eu un programme identitaire à droite, contre l’immigration et tout, mais avec un programme social un peu de gauche. Sous l’influence de Florient Fillippot, elle s’est portée à la défense des ouvriers, notamment. On lui reproche également de ne pas avoir été assez dure sur la question de l’immigration.

L’aile droite de l’extrême droite, au sein de son parti aurait pu remettre en cause son leadership, mais son résultat lors du premier tour lui permettra de se maintenir à la tête du parti.

5. La campagne électorale reprend maintenant de plus belle. Sur quoi miseront les deux candidats pour ravir la victoire le 7 mai prochain?

Marine Le Pen fera appel à sa base. Elle tentera de marquer les différences entre elle et Emmanuel Macron. Elle insistera sur le clivage entre ce qu’elle appelle « les mondialistes » et « les vrais patriotes ».

Elle utilisera l’argument sécuritaire autant que faire se peut, rappelant les attentats récents, et en poursuivant son discours anti-immigration.

Tout en faisant campagne contre l’immigration et l’Europe, elle tentera d'attirer certains électeurs de François Fillon qui seraient incapables de se résoudre à voter pour Emmanuel Macron, mais qui seraient également hésitants à se tourner vers le Front national.

En ce qui concerne Emmanuel Macron, son défi consiste à rassembler. Il est encore perçu comme l’ancien ministre de François Hollande.

Il devra se débarrasser de son étiquette socialiste pour aller chercher des votes à droite. Il peut aller chercher la frange un peu plus centriste du parti gaulliste comme les partisans d’Alain Juppé, par exemple. Il doit rassurer la droite, pour leur démontrer qu’il ne sera pas un leader de gauche, tout en évitant d’effrayer la gauche française.

Son passé de banquier lui a déjà nui auprès des électeurs de gauche au premier tour, puisqu’il était perçu comme le candidat de la finance. Il devra tenter de se défaire de cette image, se présenter à la fois de gauche et de droite.

Un tour de force qu’il a très bien réussi jusqu’à présent.

Son principal défi sera de convaincre les électeurs d'aller voter.

6. Un autre test attend le vainqueur, soit les élections législatives des 11 et 18 juin. Que représentera ce défi pour le (ou la) prochain(e) président(e)?

C’est la clé.

C’est maintenant l’élément le plus important, en tenant pour acquis que le deuxième tour – à moins d’un imprévu vraiment étonnant – est à peu près gagné pour Emmanuel Macron. Il n’a aucun élu à l’Assemblée nationale.

Son parti - qui n’en est même pas un, mais plutôt un mouvement, « En marche » - existe depuis moins d’un an. Afin de gouverner, il lui faut une Assemblée nationale qui lui soit favorable.

Donc, soit il présentera des candidats dans toutes les circonscriptions pour tenter de faire élire un maximum de ses propres députés ou il pourrait tenter de former une coalition en ralliant à sa cause des députés de droite et de gauche.

Ce sera son grand défi, puisqu’il arrive de nulle part. C’est une chose de faire une campagne pour un homme seul, mais c’en est une autre de faire élire 300 députés.

Le défi est le même pour Marine Le Pen, qui ne compte que deux députés à l’Assemblée nationale.

Son défi sera de faire élire plus de députés pour représenter un véritable contrepoids dans l’opposition officielle à l’Assemblée nationale. Elle doit profiter de l'élan généré par le premier tour pour marginaliser la droite traditionnelle et s’imposer comme une force, un contrepoids dans la politique française.

C’est un défi de taille, mais la division du vote et l’abstention peuvent lui être favorables.

Propos recueillis par Yanick Cyr

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