ANALYSE – Cela n'a rien à voir avec l'ouragan Maria ou le tremblement de terre à Mexico, deux catastrophes naturelles destructrices et meurtrières... Mais politiquement parlant, c'est une véritable tornade qui a frappé la Catalogne mercredi, région autonome du nord-est de l'Espagne et vache à lait de son économie.

Un texte de François Brousseau

Sans ménagement, dans une opération manifestement concertée en haut lieu, aux échelons politique et judiciaire, la lourde main de l’État unitaire espagnol – ici, on parle d’« autonomies », jamais de « provinces » ou d’« États », l’Espagne n’étant pas formellement fédérale – s’est abattue sur le gouvernement indépendantiste de Barcelone.

La raison de ce déferlement : Barcelone a voulu organiser un référendum « illégal et anticonstitutionnel » pour se séparer de l’Espagne.

Mobilisation policière et judiciaire

Arrestations de dirigeants, perquisitions par centaines, saisie de 10 millions de bulletins référendaires : la Guardia civil espagnole, prenant des airs d’une force d’occupation, a été mobilisée en masse pour bloquer physiquement le processus de votation qui s’était mis en branle à Barcelone... officiellement depuis le 6 septembre, jour de son approbation par le parlement régional catalan.

En fait, la mobilisation judiciaire et policière espagnole avait déjà commencé quelques jours auparavant, dans une pluie d’injonctions de cour, de visites de police dans des imprimeries et des permanences politiques, de saisies de tracts… Sans oublier une tutelle sur les finances régionales et une citation à comparaître présentée à quelque 700 maires (sur un millier au total en Catalogne). Des maires qui avaient décidé de coopérer avec le gouvernement régional dans l’organisation du scrutin, prévu pour le 1er octobre.

En réaction, des manifestations spontanées ont eu lieu mercredi et jeudi à Barcelone : des milliers de personnes voulaient protester contre ce qui est perçu comme une « invasion de l’État central » et une « suspension de facto de l’autonomie catalane ».

« C’est une attitude totalitaire », a même dit Carles Puigdemont, le président de la Catalogne, qui ne fait pas partie des personnalités arrêtées.

Des images et des actions pour le moins surprenantes, voire choquantes, dans le cadre d’un État démocratique moderne.

Points de vue irréconciliables

Deux points de vue irréconciliables s’opposent. Pour Madrid, l’Espagne est « une et indivisible », c’est écrit en toutes lettres dans la Constitution. À partir de là, aucune discussion ne peut avoir lieu. Mariano Rajoy, premier ministre de droite, tenant de cette ligne dure, soutient que la séparation avec les Catalans ne serait possible qu’après une consultation de l’ensemble des Espagnols.

Donc, il n’est pas question de reconnaître ici un « droit à l’autodétermination », tel qu’il a déjà été appliqué au Québec et en Écosse, et qu’on appelle dret a decidir en catalan. Au-delà de la division « oui ou non » face à l’indépendance, la tenue d’un référendum est réclamée par près les trois quarts des Catalans.

Mariano Rajoy répète que ce droit « n’existe pas en Espagne », et que de l’invoquer est antidémocratique et relève de la sédition.

Constant dans son intransigeance, il a parlé, au sujet de l’indépendantisme catalan, de « folie » et de « chimère ». Cette semaine, il a haussé le niveau des menaces : « Ne sous-estimez pas la force de la nation espagnole »; « stoppez maintenant, pour éviter un mal pire encore ».

Du tac au tac, Carles Puigdemont a répondu à M. Rajoy qu’il ferait mieux de « ne pas sous-estimer la force du peuple catalan… ».

C’est donc le droit à l’autodétermination d’un peuple multiséculaire qui a sa langue, un territoire (petit, mais clairement identifié), une conscience nationale plongeant dans l’histoire continentale européenne confronté à l’unité indissoluble d’un État-nation également multiséculaire, reconnu et soutenu tacitement par la communauté internationale, un État ibérique passé de la dictature franquiste à la démocratie à la fin des années 1970.

Galvanisés ou intimidés?

Les Catalans seront-ils galvanisés par cette démonstration de force, qui leur rappelle de très mauvais souvenirs historiques? Ou, au contraire, seront-ils intimidés et incités à rester chez eux le 1er octobre?

Au cours des sept dernières années, l'appui à l'indépendantisme catalan avait bondi en flèche (de 15 % à près de 50 %), réaction directe aux messages négatifs et menaçants qui provenaient constamment de Madrid… Mais aujourd’hui, au moment où se rapproche l’échéance et où l’offensive espagnole se concrétise, la lassitude et la peur peuvent aussi être des facteurs contraires.

Rajoy ne l’ignore pas : en mobilisant les gros muscles de l’État contre une minorité rétive, il table sur la peur… en restant sur le registre de légalité stricte, et de la force pour l’appliquer – le seul registre qu’il connaisse.

Le numéro deux catalan, Oriol Junqueras – dont l’adjoint principal a été arrêté et inculpé jeudi – a reconnu que l’offensive de Madrid « change les conditions » de la consultation…

Dans les minutes qui ont suivi, le président Puigdemont soutenait, lui, que tout serait fait pour tenir le vote.

Mais après ce coup de massue, la question se pose de savoir comment, physiquement, un scrutin crédible peut être encore organisé le 1er octobre.

La répression ne stoppe pas les manifestants; elle cause l’indignation à la grandeur de la Catalogne – même chez les non-indépendantistes qui auraient voulu voter. Mais elle a atteint son objectif premier : bloquer physiquement les procédures de vote; paralyser le gouvernement de Barcelone.

Les autorités centrales ont apparemment réussi à saboter le référendum en Catalogne. Mais ce sera peut-être au prix d’une blessure et d’un divorce moral avec la majorité des Catalans... divorce qui pourrait revenir hanter l’Espagne plus tard.

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