L'arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump marque le début d'une nouvelle ère dans les relations israélo-américaines. Alors que certains craignent l'impact de ses prochaines décisions, d'autres s'attendent à des jours meilleurs. Rencontre avec des Palestiniens et des Israéliens de divers horizons.

Si vous passez la porte de Damas, l'entrée principale du quartier palestinien de la vieille ville de Jérusalem, vous avez toutes les chances de croiser Ali Jiddah attablé à un des petits cafés qui longent les escaliers qui mènent à la Via Dolorosa. L'Afro-Palestinien polyglotte a fait de la terrasse son bureau.

C’est d’ici qu’Ali offre aux visiteurs étrangers de la ville sainte ce qu’il appelle des « tours alternatifs ». Il dit vouloir montrer la réalité des difficultés et des humiliations quotidiennes des Palestiniens.

Premier arrêt sur son parcours, l’appartement de l’ancien premier ministre Ariel Sharon. « Voici l’appartement d’Ariel Sharon, en plein centre du quartier musulman. Le message est très clair. Il a voulu dire aux Palestiniens, chrétiens et musulmans, je suis le boss ici. Il n’y a jamais dormi, aucune nuit », dit-il.

Plus loin sur la rue, Ali montre du doigt les drapeaux israéliens qui flottent sur les balcons du dernier étage d’une vieille bâtisse.

« Là, ce sont les appartements des colons. Les Israéliens ont une vision très claire et à long terme. Ce qu’ils veulent, c’est d’être plus nombreux que nous ici s’il devait y avoir une solution politique », poursuit-il.

Ali a un passé violent qui l’a conduit derrière les barreaux. Jeune, il a posé une bombe à Jérusalem qui a blessé neuf Israéliens en explosant. Il dit avoir renoncé à la violence il y a longtemps en passant de la prison au journalisme, puis au tourisme.

Ce que je fais aujourd’hui est plus efficace que la bombe que j’ai posée à 18 ans.

Ali Jiddah

Mais Ali s’inquiète de la violence qu’il reconnaît dans le cœur des jeunes Palestiniens qu’il croise tous les jours au détour des pierres usées et polies par les siècles de la ville où il est né.

« Aujourd’hui, nous sommes à la troisième intifada. On ne peut pas continuer à vivre comme ça. Quand je suis à la porte de Damas, quelques fois, les soldats patrouillent à côté de moi, et ils arrêtent un jeune palestinien de 15 ans, 16 ans 17 ans. Lui est humilié devant tous les gens qui passent », souligne-t-il.

Depuis ce que l’on appelle « l’intifada des couteaux », en octobre 2015, 250 Palestiniens et 40 Israéliens ont trouvé la mort dans les violences.

Déménagement controversé

Ces chiffres ne feront qu’augmenter en flèche, croit Ali, si le président américain Donald Trump devait remplir sa promesse de déménager l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Un tel déménagement serait « un crime de guerre contre les Palestiniens », croit-il.

Si les ambassades des États-Unis, du Canada et de l’ensemble du monde ne sont pas à Jérusalem, mais à Tel-Aviv, c’est que ces pays considèrent que la partie est de la ville est sous occupation depuis sa conquête par Israël en 1967, lors de la guerre des Six Jours.

Le statut de Jérusalem est une question politique sensible et potentiellement explosive.

Pour les Palestiniens, il est clair que dans la perspective de la création d’un État palestinien, Jérusalem-Est serait la capitale. Déménager l’ambassade américaine maintenant, alors que le processus de paix est moribond, viendrait anéantir tout espoir de relance, prévient le négociateur en chef des Palestiniens, Saeb Erekat.

La reconnaissance de l’annexion de Jérusalem-Est serait un fait accompli. C’est ce que ça veut dire. Ce sera le dernier clou dans le cercueil de la solution à deux États et du processus de paix, malheureusement.

Saeb Erekat, négociateur en chef de l’Autorité palestinienne

« Si je ne peux pas prétendre à Jérusalem-Est comme capitale, à quoi bon négocier? L’Organisation pour la libération de la Palestine ne pourra plus continuer à reconnaître l’État d’Israël, l’Autorité palestinienne ne pourra plus tenir », poursuit-il.

Au-delà de la politique, la question des lieux saints dans la vieille ville est une question tout aussi explosive. Tout obstacle, réel ou perçu, à l'accès à l'esplanade des Mosquées peut entraîner la colère des Palestiniens et du monde arabe.

La presse israélienne a laissé entendre que c’est le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, qui pourrait bien souhaiter retarder le déménagement de l’ambassade américaine, justement pour prévenir de possibles violences.

Mais Tzipi Hotovely, ministre adjointe des Affaires étrangères d'Israël, assure qu’il n’en est rien. Il n’y a rien de plus naturel que ce déménagement, le consensus est clair au sein du gouvernement et de la population israélienne. « Je n’ai pas peur de quelque réaction que ce soit », affirme-t-elle.

Un ton amical entre États-Unis et Israël

Yéhuda Glick, un membre ultra-religieux du Parlement israélien, est même allé jusqu’à Washington avec d’autres représentants des colons israéliens pour se recueillir lors de l’assermentation de Donald Trump.

« Ce président, pendant toute sa campagne, a parlé encore et encore de Jérusalem. Alors, nous sommes allés prier pour son succès, prier pour que le monde reconnaisse Jérusalem, pour que ce soit la prochaine étape de ce merveilleux processus dans lequel nous sommes en ce moment, dans cette ère biblique », dit-il.

Si pour Yéhuda Glick Israël est en pleine ère de prophéties bibliques, ce qui est clair, c’est qu’après huit ans de tensions croissantes entre les gouvernements de Barack Obama et de Benyamin Nétanyahou, l’arrivée de Donald Trump insuffle un ton très amical entre Washington et Jérusalem.

Et Benyamin Nétanyahou et son gouvernement de droite en profitent.

Dès les premiers jours de la présidence Trump, le gouvernement a annoncé la construction de plus de 3000 nouvelles unités de logement dans Jérusalem-Est et les colonies en territoire occupé. M. Nétanyahou a proclamé l’amorce d’une nouvelle vague de construction.

« Cette terre est à nous »

Nadia Mattar représente un courant qui était considéré comme marginal dans la société israélienne jusqu’à récemment. Elle milite pour la déclaration unilatérale de ce qu’elle définit comme souveraineté israélienne sur l’ensemble du territoire, y compris la Cisjordanie occupée qu’elle appelle de son nom biblique, la Judée et Samarie. Du haut d’un belvédère dans la colonie de Neve Daniel, elle balaie d’un geste de la main l’horizon sur lequel se profile la Cisjordanie et au loin, Tel-Aviv.

Pour elle, l’annonce du gouvernement est loin de suffire.

« Pour nous, c’est une blague, on ne veut pas 2500 logements, on veut amener ici encore un million de Juifs. Pour ça on a besoin de beaucoup plus. Vous voyez tout ça, il y a plein de place ici. Cette terre est à nous », dit-elle.

Selon elle, le terrorisme ne découle pas du « désespoir des Arabes », mais de leur espoir d'avoir un État palestinien. « Il faut, once and for all, leur casser cet espoir. Ils n’auront pas d’État palestinien ici en Israël », laisse-t-elle tomber.

Nadia Mattar croit avoir aujourd’hui l’appui d’une très vaste majorité de la population israélienne et des membres du gouvernement.

Les critiques de l’administration Obama sur la question de la colonisation israélienne ont été soutenues tout au long de ses deux mandats. Elles ont atteint leur paroxysme le 23 décembre dernier quand, pour la première fois depuis 1979, les États-Unis n’ont pas imposé leur veto à une résolution de l’ONU condamnant les colonies israéliennes.

Le contraste avec l’administration de Donald Trump est frappant. La Maison-Blanche a refusé de condamner ou même de commenter la première annonce de construction de nouveaux logements.

Formellement, M. Nétanyahou continue de se dire favorable à un État palestinien démilitarisé et reconnaissant Israël comme un État juif. Il reproche aux Palestiniens de refuser de négocier la paix. Mais sur le terrain et au Parlement, la normalisation de la colonisation s’accélère.

Las des querelles

Ali Jiddah, l’Afro-Palestinien, est las des querelles violentes. Il faut, dit-il, un seul État séculaire et démocratique.

« Je suis fatigué. Je suis fatigué. Je ne veux plus voir des mères israéliennes et des mères palestiniennes pleurer. Ça suffit. », dit-il.

Comme lui, de plus en plus de Palestiniens ne croient plus à la création de leur propre État. Mais leur vision d'un état unique et démocratique en Israël n'a rien à voir avec celle de la militante Nadia Mattar.

Pour elle, donner le droit de vote à des millions d'Arabes représenterait « un suicide » « Il y a 22 pays arabes, tu peux aller en Syrie, tu peux aller en France qui est aussi bientôt un État arabe, tu peux aller où tu veux. Mais ici en Israël, dans petit Israël, il n’y aura pas un État arabe », ajoute-t-elle.

De tels propos font bondir Saeb Erekat, qui a consacré sa vie politique à la négociation d’un éventuel État palestinien. « Ils croient je devrais continuer de me promener avec une carte d’identité verte alors que celle de leurs citoyens est bleue. L’immatriculation de ma voiture blanche, la leur est jaune. Il y a un mot pour ça, apartheid », dénonce le négociateur.

La gauche israélienne veut faire entendre sa voix

La gauche israélienne peine de plus en plus à faire entendre sa voix, mais ne s’avoue pas vaincue.

Marie-Lyne Smadja a cofondé l’organisation Women Waging Peace (« Femmes qui œuvrent pour la paix »). Elle ne prône aucune solution particulière au conflit, seulement l’importance du dialogue et du compromis.

Béatrice Williams se décrit comme une Israélienne religieuse et fait partie de ce mouvement de femmes créé pour relancer le processus de paix. Elles sont de droite, de gauche, juives, arabes israéliennes et palestiniennes. Avant tout, elle souhaite le retour du dialogue.

« Beaucoup d’Israéliens sont motivés par la peur, la peur de parler, de dire, de parler d’idées tolérantes parce que c’est plus facile de crier, c’est plus facile d’avoir peur », dit-elle.

Mais alors que Marie-Lyne, Béatrice et une centaine de femmes descendaient dans la rue pour exiger le dialogue en faveur de paix, le gouvernement annonçait la construction de 3000 habitations supplémentaires dans les colonies.

Cette fois, la Maison-Blanche a émis des réserves. Par le biais de son porte-parole Sean Spicer, Donald Trump a fait savoir que c’était peut-être trop. La construction dans les colonies n’est « peut-être pas utile » à la paix.

Ça n'a pas empêché le Parlement israélien d'adopter une loi controversée qui vient légaliser environ 4000 unités de logement dans ce qu'on appelle parfois les colonies sauvages construites sur des terres palestiniennes. La nouvelle loi permet maintenant l'expropriation des propriétaires palestiniens. Avant le vote, le premier ministre Benyamin Nétanyahou avait prévenu le président Donald Trump.

On ne surprend pas un ami, a-t-il dit.

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