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Tuerie en Floride : entre santé mentale et contrôle des armes à feu

Plusieurs intervenants évoquent un problème de santé mentale pour tenter d'expliquer ce qui aurait poussé Nikolas Cruz, le jeune homme de 19 ans accusé d'être l'auteur de la tuerie de l'école secondaire Marjory Stoneman Douglas de Parkland, en Floride, à commettre son geste.

Un texte de Yannick Donahue

La santé mentale serait certes un des sujets à mettre dans l’équation pour essayer de comprendre comment Nikolas Cruz est passé de la parole aux actes, mais d’autres éléments sont également à considérer, comme le contrôle des armes à feu, les protocoles d’intervention, la communication entre les diverses autorités et les mécanismes de détection sur la Toile.

Nikolas Cruz a été arrêté mercredi par la police du comté de Broward près d'une heure après la fusillade qui a fait 17 morts et 15 blessés, dans un quartier situé non loin de l’école où elle a eu lieu. Il n'a pas résisté à son arrestation. Il fait face à des accusations de meurtre prémédité.

Frédéric Lemieux, professeur et directeur au Département de sociologie de l'Université de Georgetown, à Washington, reconnaît que les antécédents de problèmes de santé mentale semblent une caractéristique commune des auteurs de tueries. Toutefois, il observe une instrumentalisation politique de ce facteur à l'heure actuelle.

« Dans le cas qui nous occupe en ce moment, ça devient plus une politisation de la santé mentale. En ce sens qu’on essaie de rediriger le débat au lieu de parler de politiques publiques sur les armes à feu, de restrictions et de lois », estime-t-il.

« Aux États-Unis, surtout venant de l’administration Trump, c’est un peu hypocrite de faire cette remarque », ajoute-t-il.

L'idée d'une politisation des troubles mentaux trouve écho chez Rafaël Jacob, chercheur associé à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Il constate que le terme « santé mentale » revient souvent quand les républicains parlent de ce type de tragédie, alors que les démocrates, eux, vont plutôt orienter le débat vers le contrôle des armes à feu.

Contrôle des armes à feu

Certains observateurs attribuent l'absence de changement à Washington au sujet du contrôle des armes à feu au fait que la NRA [National Rifle Association, le lobby des armes à feu] finance beaucoup de politiciens. Cependant, la puissance de ce lobby ne tient pas uniquement aux dons qu’elle fait, indique Rafaël Jacob.

« Ce n’est pas simplement une question d’argent. Oui, l’argent joue un rôle, mais il est très activement question de mobilisation. Les membres de la NRA sont mobilisés et motivés. Les gens qui s’opposent à la plupart des mesures considérées depuis les dernières années sont minoritaires. Dans presque tous les cas, ils composent une très petite minorité de la population américaine, mais ils sont disproportionnellement actifs, mobilisés et passionnés par cette cause-là », affirme-t-il.

Frédéric Lemieux souligne que l’accès aux armes à feu a été facilité par le président Donald Trump.

Il précise que si le tireur présumé avait eu un diagnostic précis, il aurait quand même pu se procurer une arme à feu en raison de la loi amendée par le président Trump. Cette loi, une initiative de l’administration Obama, avait été édictée en 2013 à la suite de la tuerie de Sandy Hook.

La liste de vérification que les marchands d’armes devaient consulter avant de procéder à une vente comptait 75 000 noms. Ces informations sont désormais disparues.

Des indices sur les médias sociaux

Depuis la tuerie de Virginia Tech, en 2007, une tendance commence à émerger, signale le professeur Lemieux : les tireurs ont tendance à glorifier la violence, à tenir des propos radicaux et à présenter leurs intentions sur les réseaux sociaux.

« On s’aperçoit, avec la fréquence et le nombre d’individus, quand on regarde leurs activités et leurs empreintes dans le monde virtuel, sur les médias sociaux, on retrouve soit des propos, soit des vidéos où ils expriment leurs fantaisies violentes sans aucune pudeur. [...] On sait qu’en septembre, un individu avait capté sur YouTube les propos violents de [Nikolas Cruz] », relate Frédéric Lemieux.

Pour prévenir de telles tragédies, la mise en place de mécanismes de détection s’impose donc.

« Le profil des gens qui commettent ces massacres [est celui de] gens isolés en général, aliénés socialement dans le monde réel. On voit que plusieurs d’entre eux tentent vraiment d’être prolifiques sur Internet. Donc, il devrait peut-être y avoir un focus qui pourrait être mis en termes d’investigation, de détection, de délation », pense M. Lemieux.

Selon plusieurs sources, Nikolas Cruz était un jeune homme perturbé qui prenait plaisir à semer le trouble dans le voisinage, à vandaliser des maisons et à torturer de petits animaux. Il aurait écrit sur Internet qu’il voulait être un « professionnel des tueries d’écoles ». Les autorités étaient au courant de ce message publié l’automne dernier.

Élaborer un protocole

Au-delà de la détection, il faut qu’un protocole d’intervention soit appliqué. Toutefois, il n’existe pas de protocole clair établissant ce que la police devrait faire avec ces informations, déplore Frédéric Lemieux.

« La police n’a pas vraiment de recours. On ne peut pas les mettre en détention préventive. Il y a aussi un problème de communication dans le protocole. Si la police avait su, par exemple, que l’individu avait des problèmes scolaires, qu'il était marginalisé, qu’il allait être remercié par l’école et envoyé ailleurs, ces problèmes auraient pu former une meilleure image de la situation », affirme-t-il.

Le shérif du comté de Broward en Floride, Scott Israel, abonde dans le même sens. Il croit que les forces de l’ordre doivent avoir le pouvoir d’appréhender un individu menaçant et de l’emmener contre son gré consulter des professionnels de la santé.

« On doit pouvoir les forcer à subir des examens. On va dire que c’est une violation des droits. D’accord. Mais ces enfants qui venaient à l’école avec leurs livres et leurs crayons, ils n’avaient pas le droit d’être protégés par le gouvernement américain? » demande M. Israel.

Scott Israel a confirmé que Nikolas Cruz avait été expulsé de l’école secondaire Marjory Stoneman Douglas l’an dernier pour des « raisons disciplinaires ». Le shérif a lui-même convenu que le profil numérique de Nikolas Cruz était « très, très inquiétant ».

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