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Un assassinat en Turquie, une image qui marque les esprits

La photo du lauréat du World Press Photo 2017, montrant l'assassin de l'ambassadeur russe en Turquie arme au poing, le corps du diplomate gisant à ses pieds, ne fait pas l'unanimité. Son auteur, le photographe turc Burhan Özbilici, « n'a fait que son travail ».

Un texte de Florence Reinson

Burhan Özbilici est arrivé tard à l’inauguration d’une galerie d’art d’Ankara où il venait rejoindre un ami, le 19 décembre 2016. « Je ne savais pas que l’ambassadeur serait là », raconte le photojournaliste de l'Associated Press qui s’est ensuite déplacé vers la gauche lorsqu’Andreï Karlov a pris la parole.

En bon photographe qui ne sort jamais sans son appareil photo, il a saisi l’occasion pour enrichir ses archives. Après avoir pris suffisamment de clichés, il est retourné près de son ami à qui il montrait les photos lorsque les coups de feu ont retenti. Il avait l’appareil en main et le tireur en face de lui.

« J’ai eu peur, j’ai eu un choc, mais je n’ai pas paniqué », raconte-t-il lors d’une table ronde, organisée par le World Press Photo Montréal et la Maison de la photo de Montréal, à l’UQAM, jeudi soir. Il s’est dit qu’en tant que journaliste, il devait rester là et faire son boulot.

« Je voulais immortaliser le bon journalisme, vis-à-vis des journalistes corrompus et des mauvais journalistes et contre les politiciens qui veulent réduire nos libertés. »

« Je ne voulais pas être remarqué par le tireur, mais c’était impossible, car il était en face de moi. Je suis resté un peu vers la gauche, et il était occupé par son discours. Il me voyait, mais il était tellement préoccupé par son travail : tirer sur l’ambassadeur, détruire les photos de l’exposition. De temps en temps, il visait les gens avec son arme », se souvient-il.

Si le photographe estime que ce n’est pas une belle photo, elle n’en est pas moins une grande photo. C’est une image qui dérange par sa brutalité, conçoit-il, et certains s’interrogent sur la pertinence de primer des images choquantes.

« Avec nos mots, nos articles, nos photos, on peut faire comprendre beaucoup de choses : la saleté de la guerre et l’importance de l’humanité », estime le lauréat du World Press Photo.

La question de la pertinence des photos qui dérangent se pose quotidiennement au sein des rédactions, explique le photojournaliste de La Presse Martin Tremblay, présent à la table ronde. « Le sang est un élément supplémentaire. On va choisir celle où il y en a le moins et mettre un avertissement. »

Les médias publieront une photo choquante si elle est d’intérêt public, souligne-t-il. « Il ne faut pas que le message de l’histoire passe au second plan en raison de la photo. »

Certaines images choquantes ne sont pas nécessaires pour raconter l’histoire, ajoute le caméraman-monteur de Radio-Canada au Proche-Orient, Sylvain Castonguay. Il faut utiliser son jugement avant de filmer. Mais en zone de guerre, difficile de prévoir ce qui va se passer, note-t-il.

Photographes et caméramans en terre hostile font face à des gens qui vivent des catastrophes, qui ont parfois de grands espoirs en voyant des médias étrangers.

« Ne pas porter atteinte à la dignité humaine, c’est très important. Mais, en même temps, il faut montrer la vérité », ajoute Burhan Özbilici, qui évite de photographier les visages des morts.

Danger de glorifier les terroristes?

Au moment de son acte, l'assaillant, Mevlüt Mert Altıntaş, a crié « N'oubliez pas Alep, n'oubliez pas la Syrie », faisant référence à la ville syrienne d'où les rebelles ont été chassés en raison, notamment, des frappes aériennes russes.

En publiant la photo du policier turc levant son bras en signe de victoire après avoir assassiné l’ambassadeur russe, encourage-t-on la violence et ses auteurs?

« En tant que journaliste, on n’est pas des missionnaires, mais on a quand même une responsabilité de ne pas encourager le terrorisme », dit M. Özbilici.

« Là, je n’avais pas le choix de montrer la brutalité de cette photo. Je n’avais pas beaucoup de choix pour montrer la vérité. Cette photo dérange beaucoup, mais c’est bien qu’elle dérange », avoue-t-il.

Les preneurs d’image se font pourtant régulièrement censurer par leur direction. La correspondante de Radio-Canada au Proche-Orient, Marie-Ève Bédard, et son caméraman l’ont vécu, tout comme Martin Tremblay.

Sylvain Castonguay estime pourtant ne pas être un novice et choisir pertinemment ses images. « Il ne faut pas sous-estimer la capacité de compréhension des lecteurs ou des téléspectateurs », souligne-t-il.

Il faut toutefois bien doser les informations internationales choquantes que l’on diffuse au Québec, car le public décrochera, conclut l’animatrice de la table ronde, Marie-Ève Bédard.

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