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Un choix déchirant pour les Haïtiens de Brooklyn

La décision de l'administration Trump de mettre fin à un programme temporaire de résidence plonge des dizaines de milliers d'Haïtiens établis en sol américain dans l'incertitude. À Brooklyn, où la communauté haïtienne est très importante, certains mettent tout en oeuvre pour endiguer la crise imminente.

Un texte de Janic Tremblay, de Désautels le dimanche

La cérémonie est en cours depuis plus d’une heure à l’église baptiste d’expression française de Brooklyn. Il est passé midi et le soleil perce à travers les immenses vitraux latéraux. Il fait chaud et la messe ne se terminera que dans 90 minutes. Il n’est pas rare de voir les Saintes Écritures se transformer furtivement en éventails improvisés et certaines paupières s’alourdir.

Dans l'un de ses multiples appels à la prière, le célébrant déplore le sort réservé aux 58 000 Haïtiens qui bénéficient d’un statut temporaire de protection (TPS) depuis le terrible tremblement de terre de 2010. D’ici environ 18 mois, ils devront avoir quitté les États-Unis.

Pendant qu’il demande à Dieu de faire entendre raison aux dirigeants américains, toute forme de torpeur a disparu. Un chuchotement indistinct de colère et d’inquiétude anime la foule. Pendant quelques secondes, la frustration a remplacé la dévotion.

Une nouvelle catastrophique

Le TPS a été octroyé aux Haïtiens réfugiés aux États-Unis à la suite du séisme qui a dévasté la perle des Antilles en 2010 et fait 300 000 victimes. Le TPS a aussi été étendu aux Haïtiens vivant aux États-Unis sans statut. Jusqu’à présent, il était systématiquement renouvelé. Sauf que c’est fini. Les Haïtiens ont jusqu’à juillet 2019 pour plier bagage.

Le pasteur haïtien Gabner Leriche est de passage aux États-Unis pour quelques jours et retournera bientôt chez lui à Jacmel. Il ne comprend pas cette décision.

Si le TPS n’a pas été renouvelé, c’est parce que l’administration américaine considère maintenant qu’Haïti s’est remis de la catastrophe. Plus rien donc n’empêche les gens qui avaient trouvé asile aux États-Unis d’y retourner. Le pasteur Leriche, lui, a un avis bien différent sur la question.

« Les choses changent, c’est vrai. Nous avons des gens qui vont mieux, maintenant. Mais on a beaucoup de problèmes là-bas. Certains continuent de vivre dans la pauvreté jusqu’à présent. Nous avons encore des gens qui souffrent. Des orphelins. Le président Trump ne connaît pas Haïti. Nous aimerions qu’il prenne le temps de mieux s’informer sur la situation économique au pays et qu’il revienne sur sa décision », affirme le pasteur Leriche.

Il raconte aussi que de très nombreux détenteurs du statut de TPS envoient régulièrement de l’argent en Haïti pour permettre à leur famille sur place de joindre les deux bouts. S’ils reviennent au pays, ils devront non seulement se trouver un travail, mais ils cesseront aussi d’acheminer de l’argent sur place. Les conséquences seront importantes pour tous ceux qui comptaient sur ces dollars américains pour survivre.

Même si près de 60 000 personnes sont touchées par le TPS et que 10 % d'entre elles vivent à New York, ce n’est pas pour autant facile de les trouver. Le sujet est tabou. Ce matin, à la messe, presque personne ne semble en connaître. Certains disent avoir des amis qui bénéficient de ce statut et qui devront retourner en Haïti. Mais pas question de donner leur numéro de téléphone.

La peur fait partie du décor. Même le pasteur de l’église, Chiler St-Victor, revient sur sa décision et refuse d’accorder une entrevue sur le sujet. Il ne sera pas plus utile pour trouver des gens touchés par la décision, même s’il a affirmé en connaître. Il faudra aller voir ailleurs.

Direction les petites Caraïbes, le district 40 de Brooklyn où vit l’une des plus grandes concentrations d’Haïtiens des États-Unis. Un petit goût de Port-au-Prince à New York, avec ses restaurants qui servent la soupe à la queue de boeuf, le poulet jerk, le riz aux pois et, évidemment, les bananes plantains.

Ici, il y a Marie. Marie, qui a quitté Haïti en 1995 pour venir vivre aux États-Unis avec son père. Marie, qui a passé de nombreuses années sans statut quand son visa a expiré. Marie, qui a demandé et obtenu le TPS afin de pouvoir occuper un vrai travail et payer des impôts. Marie, qui devra retourner en 2019 dans un pays qu’elle ne connaît plus, presque 25 ans après l’avoir quitté.

Marie ne sait pas du tout ce qu'il va lui arriver. Elle envisage de venir au Canada, car elle a entendu dire que le pays est plus ouvert aux immigrants que l’administration américaine actuelle. Depuis quelques années, Marie travaille comme préposée aux bénéficiaires. Elle aide les personnes âgées en perte d’autonomie. Une tâche difficile et parfois ingrate que peu de gens veulent accomplir. Elle dit que parmi ses collègues de travail, de nombreuses femmes sont détentrices d’un TPS.

Justement, Manoucheca, rencontrée par hasard, est elle aussi sous la protection du TPS et fait le même travail. La jeune femme, qui est arrivée en Amérique avant le tremblement de terre, ne veut pas non plus retourner en Haïti. Elle fond en larmes en évoquant son fils de 12 ans qui vit là-bas avec des étrangers depuis le tremblement de terre qui a décimé sa famille. Elle lui envoie de l’argent toutes les deux semaines. Elle non plus n’a aucune idée de ce que l’avenir lui réserve.

Le conseiller de la Ville de Brooklyn pour le district, Mathieu Eugene, dit qu’il voit quotidiennement des gens comme Marie et Manoucheca. Des personnes profondément inquiètes, qui ne savent plus quoi faire.

« Depuis un certain temps, l’administration faisait des déclarations. On pensait que c’était seulement des mots. On voit maintenant que c’était sérieux. Et cela risque de créer toutes sortes de problèmes. D’abord pour ces gens. Cela va briser des familles et traumatiser des enfants, dont certains sont nés en sol américain », dit M. Eugene.

Les citoyens venus d’Haïti ne sont pas les seuls à profiter d’un statut de protection temporaire aux États-Unis. C’est notamment le cas des Syriens, des Honduriens, des Yéménites, des Népalais, des Salvadoriens. Dans certains cas, depuis beaucoup plus longtemps que les Haïtiens. Stéphanie Jean-Philippe est avocate en droit de l’immigration à Brooklyn et s’explique mal la décision du gouvernement.

« Pour plusieurs de ces pays, le statut de TPS a été renouvelé à de très nombreuses reprises. Prenez le cas du Salvador. Les ressortissants de ce pays profitent d’un statut de protection depuis 2001. Le Nicaragua, c’est depuis 1999 et ça continue. Les Haïtiens pensaient qu’ils auraient droit au même traitement. C’est très malheureux », dit-elle.

« J’espère que le gouvernement changera d’idée. Sinon, comment peuvent-ils seulement envisager que près de 60 000 personnes quittent leur domicile, leur emploi, leur famille afin de retourner en Haïti pour tout recommencer? Haïti n’a pas les ressources. Des tas de maisons n’ont même pas été reconstruites. Où le gouvernement s’imagine-t-il que ces gens vont aller? » se demande-t-elle.

En plus, tous ces Haïtiens paient des impôts et font aussi rouler l’économie. Ils constituent une partie non négligeable de la clientèle des commerçants dans le secteur des petites Caraïbes. Leur départ risque de faire chuter le chiffre d’affaires de certains d’entre eux.

C’est le cas d'Ernst Sévère, propriétaire de l’école de conduite La Différence, un nom qu’il a choisi parce qu’il se prononce bien en français, en anglais et en créole. Il dit que les détenteurs de TPS qui veulent apprendre à conduire représentent 20 à 30 % de sa clientèle. Leur départ va se faire sentir pour lui et pour tous les autres. Mais il va beaucoup plus loin.

« Ces gens ont fondé des familles et créé des liens et, soudainement, ils doivent plier bagage. Sans savoir de quoi l’avenir sera fait. C’est triste. C’est un exemple. Il y a d’autres groupes protégés par le TPS, mais on a commencé par les Haïtiens. Un groupe ethnique. Des Noirs. Certains parlent de nettoyage ethnique. L’administration fait plaisir à sa base électorale anti-immigrants avec cette décision. D’autres groupes vont suivre. C’est inhumain. C’est injuste. Il faut combattre cette décision », dit Ernst Sévère.

Herold Dasque combat justement cette décision avec le groupe Haitian-Americans United for Progress (HAUP). Il se décrit en tant qu’organisateur de communauté et activiste. Il milite en faveur d’un Permanent Protected Status (PPS), un statut de protection permanent.

Lui aussi parle d’une décision raciste, parce qu’elle va forcer des Noirs à retourner dans un pays encore très affaibli par toutes les calamités qui l’ont accablé au cours des dernières années. Il dit que bien des Haïtiens ne se plieront absolument pas à un éventuel ordre d'expulsion et se préparent déjà à disparaître de tous les écrans radars. Soit pour se cacher. Soit pour tenter d’émigrer ailleurs... comme au Canada.

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