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Un mois sans leur mère : deux jeunes du Guatemala racontent leur épopée aux États-Unis

Deux enfants arrivent dans une église du nord-est de Los Angeles, agrippés à deux sacs de sport noirs qui contiennent tout ce qu'ils possèdent.

Un texte de Kim Brunhuber, CBC News

La seule autre chose à laquelle ils doivent s'accrocher, dit Sylvia, 12 ans, ce sont les mots d'adieu de leur mère : qu'ils ne doivent pas être tristes. Qu'elle s'occupe de son petit frère et qu'il s'occupe d'elle.

La jeune fille éclate en larmes en évoquant le souvenir d'avoir été séparée de leur mère par des travailleurs sociaux. Ils ne l'ont pas vue depuis plus d'un mois.

Sylvia et son frère Christian, âgé de 10 ans, font partie des quelque 3000 enfants migrants qui ont été séparés de leurs parents à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, soit environ un tiers de plus que ce que le gouvernement américain a déclaré précédemment.

L'administration Trump avait promis de respecter les délais fixés par le tribunal pour réunir les enfants de migrants avec leurs parents ce mois-ci, mais a demandé une prolongation, vendredi.

Et si la situation de Sylvia et Christian représente bien ce qui se passe dans ce dossier, le gouvernement aura besoin de cette prolongation.

Cette famille a quitté son domicile du Guatemala le 6 mai dernier, mais a été appréhendée par les autorités mexicaines et renvoyée au Guatemala. Ils ont donc réessayé de se rendre aux États-Unis et sont finalement arrivés à la frontière américaine le 24 mai.

Ils ont été arrêté alors qu'ils traversaient le Texas. Les enfants ont été placés dans un refuge à proximité. Leur mère a éventuellement été envoyée dans un centre de détention à Eloy, en Arizona.

Sylvia et Christian ont passé 32 jours dans le refuge, séparés de tous ceux qu'ils connaissaient. Le 30 juin, le refuge s'est arrangé pour les emmener à Los Angeles, où vit leur tante Rebecca.

La jeune femme de 27 ans est elle aussi entrée aux États-Unis de façon illégale, ce qui explique pourquoi CBC a accepté de ne pas partager leurs noms de famille.

« Avec moi, personne ne leur fera du mal »

Rebecca n'avait pas revu les enfants depuis qu’ils étaient bébés. En tant qu'immigrante illégale, elle a mis sa propre liberté en danger en remplissant les documents nécessaires à la venue de son neveu et de sa nièce chez elle.

« Je ne pouvais pas les laisser au refuge parce que ce sont les enfants de ma sœur. Avec moi, personne ne leur fera de mal, personne ne les menacera, personne ne les battra », explique-t-elle, les larmes aux yeux.

Tous les trois rejoignent le pasteur Fred Morris à l'intérieur d'une église méthodiste de North Hills, où ils se tiennent devant une carte des Amériques épinglée au mur.

« Ils doivent avoir plus ou moins suivi ce chemin », explique M. Morris, en traçant le chemin que la famille a probablement pris depuis leur maison de Retalhuleu, au Guatemala, jusqu'à McAllen, au Texas.

Fred Morris dirige le San Fernando Valley Refugee Children Center, qui aide à mettre les enfants migrants en contact avec leurs parents.

« Ces deux enfants sont arrivés ici totalement traumatisés », dit-il.

Selon Rebecca, sa sœur a passé 15 jours sans savoir où étaient ses enfants.

« Elle pleurait parce qu'elle n'avait pas de nouvelles de ses enfants. Elle n'avait aucun contact avec qui que ce soit et elle ne savait pas ce qui allait leur arriver », dit-elle.

Rebecca raconte qu'il n'a pas été facile de les retrouver, même avec l’aide du centre que dirige le pasteur Morris. Il leur a fallu des jours pour trouver le refuge où ils se trouvaient et être très persuasifs pour les faire libérer.

« C'est pour ça que la majorité des enfants ne trouvent pas leur famille, dit-elle. Il a fallu beaucoup de recherche pour les trouver et pendant plusieurs jours, personne ne savait où ils étaient. »

L'histoire qui est arrivée à Sylvia et Christian, Abril Escobar, qui travaille avec le pasteur Morris au San Fernando Valley Refugee Children Center, l'entend de plus en plus souvent.

Elle affirme que les fonctionnaires fédéraux et les travailleurs des refuges comme celui où se trouvaient Sylvia et Christian font tout pour rendre « aussi difficile que possible » la réunification des enfants séparés de leurs parents avec leur famille aux États-Unis.

« Ils pourraient abandonner leurs recherches, et c'est peut-être le plan que le gouvernement a pour ces familles, dit Mme Escobar. Il n'existe aucune mesure pour favoriser la réunification. »

Billets d’avion coûteux

Le pasteur Morris note que de nombreuses familles qui espèrent être réunies avec des enfants migrants ne peuvent tout simplement pas se permettre ce que cela coûte, notamment les frais associés aux billets d'avion pour transporter les enfants jusqu'à eux.

Rebecca était d’ailleurs dans cette situation. « J'étais désespérée parce que je n'avais pas l'argent pour payer leur billet d'avion. Finalement, le directeur du refuge a dit qu'ils pouvaient m'aider, alors ils ont payé le billet », explique-t-elle.

Selon le pasteur Morris, le cas de Sylvia et de Christian est une heureuse exception.

Il indique toutefois n'avoir aucune confiance dans la capacité de l'administration Trump à réunir les enfants de migrants avec leurs parents.

« Il n'y a aucun moyen de réunir ces enfants, dit-il. Il y a 2500 enfants qui, selon toute probabilité, ne reverront jamais leurs parents. »

C'est le cas de Sylvia et Christian, qui ne reverront pas, selon toute vraisemblance, leur mère de sitôt. Elle est toujours en détention, avec peu de chance d'obtenir l'asile, et elle « pourrait être expulsée parce que [le procureur général des États-Unis, Jeff Sessions] a déclaré que la violence domestique n'est plus une justification [pour l'asile] », explique le pasteur.

Rebecca ajoute que sa sœur aînée s'est enfuie du Guatemala parce que la police n'a rien fait pour arrêter son mari violent. « Il a menacé de les tuer, alors ma sœur a décidé de partir et de venir ici », dit-elle.

Cette situation est qualifiée de féminicide par le pasteur Morris, qui déplore ce « scandale national » guatémaltèque. « Si vous êtes victime de violence domestique, vous n'avez pas d'autre recours que de quitter le pays », souligne-t-il.

Une vie sans leur mère?

Les fonctionnaires de l'immigration américains demandent maintenant aux parents de signer un formulaire indiquant s'ils veulent être expulsés du pays avec ou sans leurs enfants.

Rebecca dit pour sa part ignorer ce que sa sœur fera de ses enfants si elle ne peut pas obtenir l'asile.

« Ici [les enfants] ont beaucoup de possibilités, beaucoup plus que dans notre pays. C'est ce que ce pays donne, la possibilité d'aller de l'avant. Ils ont un avenir ici », remarque-t-elle.

Sylvia et Christian, qui ont déjà commencé à apprendre l'anglais, disent qu'ils sont pour l'instant heureux de rester avec leur tante. Mais ils espèrent toujours que leur mère pourra tenir la promesse qu'elle leur a faite quand ils ont été séparés.

« Qu'elle irait bien, que nous irons bien, dit Sylvia, en larmes, et qu'un jour nous serons à nouveau tous ensemble ».

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