Même si elle se montre optimiste à propos de l'avenir de l'Union européenne, le secrétaire perpétuelle de l'Académie française, Hélène Carrère d'Encausse, pose un regard lucide à propos de l'élargissement rapide de cette association depuis 20 ans. Elle en a discuté au micro de Michel Désautels.

Michel Désautels – Est-ce que votre Europe vous fait mal?

Hélène Carrère d’Encausse – Il est temps de faire quelque chose, de se reprendre en main. Il y a une idée d’Europe qui a réconcilié les peuples, qui a permis de vivre en paix. Mais le principal problème aujourd’hui, c’est qu’il n’y a plus de conscience. Nous vivons dans le temps immédiat, la mémoire fait défaut aux hommes. On ne prend jamais la distance nécessaire afin de réfléchir aux événements. Je dois souvent rappeler aux jeunes qu’ils avaient besoin d’un passeport il y a 30 ans pour passer d’un pays à l’autre dans l’Union européenne. Et quand je leur pose la question, ils me répondent par un « bof ».

M. D. – Est-ce que la croissance de la famille européenne a contribué à l’impossibilité de s’identifier à cette institution?

H. C. d’E. – La croissance n’a pas été bien gérée. On a fait entrer tout le monde, comme si cela allait de soi, alors qu’on aurait dû faire entrer tout le monde avec le sentiment qu’il y a eu un miracle historique, par exemple la fin du communisme, la chute du rideau de fer, la fin d’un système totalitaire. Il n’y a pas eu de discours européen, il y a plutôt eu un discours qui disait : « on s’élargit, parce que c’est très bien économiquement ».

M. D. – Dans la vague d’entrées survenue à la suite de l’effondrement du mur de Berlin, pour plusieurs de ces anciens pays de l’Est, c’était l’occasion de tourner le dos aux régimes totalitaires qui ont oppressé les citoyens. Sont-ils parfois entrés dans l’Europe pour de mauvaises raisons?

H. C. d’E. – Ils y sont entrés par défaut. J’ai été députée européenne au moment des élargissements. J’étais chargée, à la Commission des affaires étrangères, de recevoir tous les ministres des Affaires étrangères de ces pays. Leur rêve n’était pas l’Europe, mais l’OTAN et la défense qu’elle donnait contre une résurgence du système communiste. Et cela, les Européens ne l’ont pas compris et ils n’ont pas eu conscience de ce qui arrivait. Il fallait leur ouvrir les bras, leur apprendre à vivre et leur montrer ce que nous avions en commun. On a plutôt insisté sur la libre circulation des citoyens et sur l’abolition des droits de douane. On a tout traité en problème matériel.

M. D. – Le noyau original européen n’a peut-être pas fait tout ce qu’il pouvait pour accueillir les nouveaux venus. Mais ont-ils fourni ce petit supplément d’âme qu’on leur demandait?

H. C. d’E. – Ils sont arrivés avec, mais ne se sont pas fondus. Peut-être que le fait que nous n’avons pas beaucoup d’âme européenne ne les a pas conduits à se fondre. Ils n’ont pas trouvé ce qu’ils cherchaient. C’est l’échec culturel européen. Il s’agit d’une occasion manquée qu’il faut rattraper à tout prix.

M. D. – La grande maison Europe, une expression que vous avez évoquée il y a déjà très longtemps et qui inclut dans votre esprit la Russie, y croyez-vous toujours?

H. C. d’E. – Il faut avoir un regard prospectif et géographique sur la chose. Le continent européen ne s’arrête pas aux frontières de la Pologne ou de l’Ukraine. La conception de maison européenne de François Mitterrand était la même que celle de Mikhaïl Gorbatchev. Tous les gens qui se sont battus contre le communisme étaient obsédés par l’idée d’aller rejoindre cette maison commune. Mais cette idée s’est heurtée, encore une fois, au sens de l’immédiateté.

L’Union européenne a pensé de manière pratique, par exemple comment ces pays allaient s’intégrer. Plusieurs pays de l’ancien bloc soviétique sont entrés dans l’Union européenne avec leurs vieilles rancœurs. À partir de ce moment, l’Europe n’était plus une maison commune. C’est sans compter maintenant que la Russie a la possibilité d’être russe ou asiatique.

M. D. – Est-ce qu’il y a un rapprochement à faire entre ce qu’on vit au sein de l’Union européenne et ce qui se passe à l’Académie française? C’est-à-dire qu’on est dedans, qu’on bénéficie de ce navire, et en même temps on dit « bof l’Académie », « bof l’Europe ». Et que si on en était privé du jour au lendemain, ce serait un lieu sans âme.

H. C. d’E. – C’est la plus ancienne institution en France. Dans un monde qui a perdu sa profondeur historique, il faut préserver ces institutions. Les académies ne sont pas des conservatoires du monde du passé, elles sont des lieux où on essaie de rendre compte du monde. Regardez l’évolution de l’Académie française. C’était une académie qui connaissait la France. Aujourd’hui, l’Académie cherche de plus en plus à l’extérieur, jette des ponts, et ce n’est pas pour faire exotique. Par exemple, on a élu Dany Laferrière, qui a apporté énormément à la littérature. Comme disait Camus, on a pour nationalité la langue.

M. D. – On voit les difficultés que traversent plusieurs pays de l’Union européenne lors d’une crise comme celle des migrants. Comment voyez-vous cette période-là?

H. C. d’E. – C’est un moment difficile lié au désarroi européen. Nous ne savons plus très bien qui nous sommes. À force de raisonner de manière économique, quand des gens arrivent massivement, on se dit que forcément ça coûtera cher. Le problème, c’est qu’on doit renforcer les éléments de connaissance. Si l’Europe était vraiment sûre d’elle, elle serait beaucoup plus capable de s’ouvrir.

M. D. – Est-ce que la crise pourrait modifier le type de représentation afin que le citoyen de l’Union européenne se reconnaisse davantage dans cette institution?

H. C. d’E. – Cela relève d’une réflexion générale, d’une sorte d’examen de conscience qui doit être mené au sein de l’Union européenne et dans chacun des pays membres. Toutes les élites doivent s’engager en ce sens. Or, les élites s’inquiètent plutôt de l’immédiat – par exemple, le Brexit – et ne réfléchissent pas aux causes. Quand le Brexit est survenu, contrairement aux gens qui ont dit « quelle épouvante », je me suis demandé si c’était la chance qu’on se reprenne et qu’on réfléchisse pourquoi c’était arrivé.

M. D. – Manque de recul, manque de connaissances et un sens de l’histoire relatif : au moment où on place tous nos espoirs dans la jeunesse, l’équipe-t-on adéquatement afin qu’elle prenne le relais?

H. C. d’E. – On a associé la jeunesse à rien du tout. On la tolère. On ne l’associe pas parce que les systèmes éducatifs ne sont pas des systèmes basés sur des réflexions sur ses problèmes. J’ai été au Parlement européen. J’ai vu plein de programmes pour la jeunesse qui étaient intéressants, sauf qu’ils étaient toujours quantitatifs, jamais qualitatifs. Le facteur profond et culturel n’était jamais la préoccupation première.

Écoutez l'entrevue accordée par Hélène Carrère d'Encausse à Michel Désautels :

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