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Une journée avec les miliciens aux portes de Bagdad

Alors que les combats s'approchent de Bagdad, les milices chiites représentent encore une forte proportion des troupes engagées au sol en Irak, remplaçant souvent une armée irakienne qui tarde à se remettre de sa déroute de l'an passé. Notre correspondante a suivi une brigade qui combat le groupe armé État islamique depuis plus d'un an. Récit.

Un reportage de Marie-Ève Bédard, envoyée spéciale en Irak

Malgré la chaleur accablante, Abou Kaïsser relève l'épaisse vitre de son Humvee alors qu'il conduit vers la ligne. La possibilité que le véhicule militaire soit la cible de tirs du groupe EI est loin d'être théorique, si on en juge par les éclats de balles qui tapissent déjà le pare-brise.

La ligne de front vers laquelle il se dirige est à Ameriyat Al-Falloujah, dans la province d'Anbar. Ici, seulement 45 km séparent Bagdad de la position la plus rapprochée du groupe armé EI.

Les hommes que commande Abou Kaïsser sont chargés de stopper sa progression vers la capitale. Mais il est clair que l'EI n'a pas l'intention de s'arrêter là. À peine sommes-nous arrivés sur place que des combats éclatent. Et notre escorte ne tarde pas à entrer dans la bataille.

L'ennemi est proche et le barrage de tirs frénétique, quand les armes dont disposent la quinzaine de combattants ne s'enraillent pas.

Au bout de quelques minutes à peine, une communication interceptée annonce une pluie de mortiers d'un instant à l'autre de la part de l'EI. Il est temps pour tous de partir.

De retour à la base d'opérations de la brigade, un peu en retrait du brouillard de la guerre, Abou Kaïsser explique ce qui s'est passé. « Là où nous étions, 200 à 250 mètres nous séparent de l'ennemi. Leurs caméras nous ont détectés et ils ont lancé une attaque sur nos véhicules croyant que nous lancions une offensive », dit-il.

Les véhicules militaires - dans ce cas, celui où se trouvait notre journaliste - portent les traces des attaques répétées de l'EI. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

La brigade Ansar Al-Marjaiya contre l'EI

Abou Kaïsser et ses hommes combattent l'EI depuis 14 mois déjà, mais ils ne font pas partie de l'armée irakienne. « Notre combat est idéologique et religieux, nous ne sommes pas une armée qui vient avec ses ordres et nous sommes prêts à combattre aussi longtemps qu'il le faudra », explique-t-il.

Déjà, 53 des volontaires de la brigade Ansar Al-Marjaiya sont morts dans cette guerre.

La brigade tient son nom du grand Ayatollah Ali Al-Sistani, l'autorité religieuse suprême pour les chiites d'Irak, la Marjaiya, en arabe. Ils ont été parmi les tout premiers à répondre à la fatwa lancée par le grand Ayatollah Al-Sistani en juin de l'an dernier, appelant tous les musulmans aptes au combat à prendre les armes contre l'EI.

Hamid Al-Yasseri, un imam qui enseigne dans une madrasa, une école religieuse de Najaf, commande les quelque 2500 combattants de la brigade.

Une position d'avant-plan qui confère au commandant de milice un poids certain auprès de l'armée régulière. C'est grâce à son intervention que nous avons pu visiter les positions tenues par l'armée irakienne dans le secteur.

L'espion Yacoub

En route, on peut entendre les conversations radio entre les combattants de l'EI qui s'informent de nos mouvements. Un homme interpelle un certain Yacoub à plusieurs reprises. Yacoub est un de leurs espions, explique un soldat. Il est embusqué près du pont que nous venons passer.

Après un bref grésillement sur la radio, l'espion Yacoub répond. « Il y a du mouvement devant nous maintenant, mais nous ne savons pas où ils vont », annonce-t-il à ses compagnons d'armes.

Un soldat irakien écoute les conversations radio entre les combattants de l'EI. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Retranchés derrière un talus, des soldats de la 17e brigade de l'armée irakienne font le guet eux aussi. Ils se plaignent des dangers que posent les tireurs embusqués de l'EI.

« La nuit, ils arrivent parfois à s'approcher à quelques mètres de nos positions sans qu'on les voie venir », dit Ahmed, un jeune soldat.

Pour le lieutenant-colonel Mahmoud, qui supervise la position militaire, c'est un rappel que l'EI est encore souvent mieux équipé que son armée. S'il chante les louanges de la brigade Ansar Al-Marjaiya - « des héros de la nation », dit-il -,  il est moins tendre envers la coalition internationale.

Déçus par la coalition

« Daesh [NDLR : le nom péjoratif de l'EI en arabe] est un ennemi cruel et barbare, nous avons besoin d'une volonté internationale pour l'éradiquer. L'aide que nous recevons est minime si on compare à la capacité de notre ennemi. Ils ne frappent presque jamais. Nous avons besoin de plus de frappes aériennes, de soutien logistique et d'armes sophistiquées », dit le lieutenant-colonel.

Le lieutenant-colonel Mahmoud (sur le camion) doit souvent mettre la main à la pâte car ses soldats sont peu formés. Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Le sentiment que la coalition internationale manque d'une réelle volonté de vaincre l'EI est partagé par le commandant Hamid, qui va même plus loin. « Les États-Unis veulent que la bataille se poursuive. La paix et la tranquillité ne servent pas leur intérêt, ils veulent se retrouver au sommet de la pyramide et pour y arriver, ils ont besoin des guerres », dit-il, ajoutant ne pas faire confiance à la coalition, qui de toute façon « brise ses promesses ».

Entre les milices populaires et la coalition, la méfiance est partagée. Le problème, c'est que la coalition ne souhaite pas, directement en tous cas, appuyer ces groupes armés soutenus par l'Iran.

N'empêche, ces milices majoritairement chiites représentent encore une forte proportion des troupes engagées au sol.

Hamid Al-Yasseri, commandant de la brigade Ansar Al-Marjaiya, et son fils de huit ans Photo : ICI Radio-Canada/Marie-Eve Bédard

Le religieux devenu commandant militaire croit qu'il reviendra à la prochaine génération de poursuivre la guerre. « Personnellement, je crois que l'Irak ne sera pas en paix au cours de cette décennie et même la prochaine », affirme Hamid Al-Yasseri, commandant de la brigade Ansar Al-Marjaiya.

Alors qu'il parle, son fils de huit ans Mohammed est à ses côtés. Il n'a jamais connu un pays en paix. « Je veux qu'il soit ici pour qu'il goûte au djihad, qu'il se rappelle plus tard que son baptême militaire s'est fait dans une guerre pour défendre l'humanité et sa nation », dit-il.

Et il n'est pas trop tôt, croit son père, pour le préparer à prendre le relais.

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