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Après la mastectomie, le tabou de la reconstruction

Environ une Québécoise sur cinq opte pour une reconstruction du sein après une mastectomie, ce qui est très peu comparativement à une sur deux aux États-Unis. En fait, tout ce qui vient après l'ablation d'un ou de deux seins reste méconnu. Explications.

Un texte d'Anne-Louise Despatie

Les chirurgiens du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM) veulent que les patientes connaissent mieux l'option de la reconstruction du sein, une intervention qui est couverte par le régime d'assurance maladie et qui peut souvent être pratiquée le jour de la mastectomie.

Deux femmes aux parcours similaires

Majoly Dion et Isabelle Lamy ont toutes les deux subi une mastectomie en 2013, suivie d'une reconstruction immédiate du sein. L'une au CHUM et l'autre à l'Hôpital Le Gardeur, dans Lanaudière. Sans se connaître, elles viennent de boucler la boucle, mais pas tout à fait de la même façon. Elles veulent raconter leur expérience à d'autres femmes atteintes d'un cancer du sein.

Réalisatrice-productrice, Majoly Dion a voulu documenter son expérience en réalisant un documentaire relatant son parcours de trois ans. Le côté tabou et intime de ce que vivent les femmes après la mastectomie mérite d'être raconté, explique-t-elle.

« Ce n'est pas parce que tu as fait enlever tes deux seins que le cancer est fini, souligne Mme Dion. Il y a l'adaptation, les opérations, les douleurs et encore l'adaptation. Ce n'est que ça. »

« Quand j'ai fait faire la reconstruction du mamelon, il y a une demi-page qui s'est tournée et quand j'ai fait tatouer l'aréole, c'est une page au complet, ajoute-t-elle. C'est comme si j'avais déposé un fardeau, trois ans de cette bataille, pour retrouver la femme que j'étais. »

L'expérience d'Isabelle

Isabelle Lamy est une collègue de Radio-Canada. Après la reconstruction de son sein, elle a subi trois fois le report de l'opération visant à reconstruire le mamelon. Un peu découragée, elle est tombée sur une photo dans un magazine qui allait lui inspirer autre chose. Elle comprenait bien que le mamelon n'était pas une urgence médicale, mais qu'il fallait tout de même que la transition prenne fin une fois pour toutes.

La touche finale

Parfois, le mamelon peut être conservé lors de la mastectomie. Sinon, les chirurgiens en refont un à partir de tissus prélevés ailleurs sur le corps de la patiente. C'est le choix qu'a fait Majoly Dion, même si cela voulait dire une autre intervention chirurgicale. La voici une fois le travail terminé.

Le mamelon reconstruit peut être tatoué pour lui donner une coloration naturelle. Si c'est fait à l'hôpital, le tatouage de l'aréole est couvert par le régime public. Mais Majoly Dion a choisi de le faire faire par l'infirmière Nathalie Brabant, spécialisée en micropigmentation, au coût de 250 $ par mamelon.

Isabelle Lamy, elle, a choisi le tatouage entier de son sein reconstruit par un plasticien. L'artiste peintre Isabelle Desrochers n'avait jamais reçu une telle demande. Son dessin a ensuite été tatoué par une autre. Les vagues évoquent la tempête que Mme Lamy a traversée; le coeur, tout l'amour qu'elle a reçu au cours de cette épreuve; le ruban rose, la cause du cancer du sein; et enfin, la boucle qui vient d'être bouclée pour elle. Le coût : 300 $.

Pour l'instant, la reconstruction immédiate du sein n'est pas offerte partout au Québec.

Avec son unité dédiée, le département de chirurgie du CHUM encourage les femmes à faire faire la reconstruction du sein le même jour, si bien que 90 % des patientes d'Erika Patosckai font ce choix. Pour certaines patientes, il y a des contre-indications, mais pour les autres qui peuvent subir les deux interventions le même jour, les bienfaits sont importants.

« Il y a des études et je le vois dans ma pratique, quand les patientes font la reconstruction immédiate, elles peuvent penser à autre chose. Elles peuvent penser à la chimiothérapie, à leurs traitements, à leur famille. Elles n'ont pas toujours cette image négative de leur apparence », constate la Dre Patosckai, qui est chef de la chirurgie oncologique du CHUM.

L'intervention rapide des plasticiens permet d'implanter plus facilement une prothèse expansive qui va préparer la peau du sein à recevoir, quelques mois plus tard, l'implant permanent. Le sein peut aussi être refait en utilisant des tissus du ventre ou du dos.

Pour ce plasticien, la peau et les tissus sont plus souples lorsque la reconstruction se fait tout de suite après la mastectomie.

Les deux chirurgiens Erika Patosckai et Joseph Bou-Merhi du CHUM déplorent que toutes les femmes qui le souhaiteraient ne puissent y avoir accès, faute de ressources dans certaines régions. Mais ils constatent aussi que trop de médecins ne parlent même pas des options de reconstruction à leurs patientes.

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