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Canada-Russie : un casse-tête diplomatique nommé Freeland

Pendant que Moscou plaide la réciprocité pour retirer l'interdiction de séjour en Russie dont fait l'objet la nouvelle ministre des Affaires étrangères du Canada, Chrystia Freeland, Ottawa est catégorique : pas question de lever les sanctions imposées à la Russie au lendemain de l'annexion de la Crimée, en 2014.

Un texte d'Ahmed Kouaou

Au-delà de la surprise de l’éviction de Stéphane Dion, le remaniement annoncé mardi par Justin Trudeau risque d’avoir des implications diplomatiques insoupçonnées. Et pour cause, une chef de la diplomatie, fraîchement désignée, demeure interdite d’accès en Russie, l’un des pays les plus actifs actuellement sur la scène internationale.

Chrystia Freeland, petite-fille d'immigrants ukrainiens, est parmi les 13 Canadiens inscrits en mars 2014 sur la liste noire du Kremlin en guise de représailles aux sanctions canadiennes. Celle qui a dénoncé l’annexion de la Crimée par les troupes russes avait alors écrit sur Twitter que c'était un « honneur » de se retrouver sur « la liste de sanctions de [Vladimir] Poutine ».

Du côté russe, on estime que la levée de l’interdiction de séjour de Mme Freeland dépend des gestes que va poser le gouvernement canadien.

« L'enjeu de son retrait des sanctions en est un de réciprocité, une "réponse miroir" », a déclaré à CBC Maria Zaharov, une porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères. Elle a ajouté que rien n’empêchait Mme Freeland de rencontrer des responsables russes… en dehors de la Russie.

En somme, du donnant-donnant, un vieux principe de la diplomatie auquel Ottawa ne semble pas vouloir se prêter.

« Aucune levée de sanctions contre la Russie n'est prévue », a signifié, sans ambages, une porte-parole de la nouvelle diplomate en chef canadienne.

La même source a tranché qu’il « n'y a pas de quid pro quo [contrepartie] quant aux agressions et actions illégales de la Russie ».

Et si Freeland était un atout?

Faut-il y voir le début d’une crise diplomatique entre deux pays, dont les relations sont déjà passablement tendues? L’ancien ambassadeur du Canada à Moscou Ralph Lysyshyn minimise les faits.

« Les Russes ont dit qu’ils sont près de travailler avec elle, donc on peut avoir des rencontres dans d’autres pays, à l’ONU, au Canada. […] En plus, si c’est vraiment important d’avoir Mme Freeland à Moscou, je pense qu’ils vont permettre une visite », prédit-il.

Dominique Arel, titulaire de la Chaire d’Études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa, estime lui aussi qu’il n’y a pas lieu de s'inquiéter.

« Je serais étonné que la Russie persiste à la maintenir sur la liste » d’interdiction de séjour, dit-il, estimant que même si Ottawa n’est pas près d’abandonner ses sanctions contre la Russie, il est possible que les deux pays trouvent un « arrangement » sur ce cas particulier.

Dominique Arel pousse plus loin son analyse, en affirmant que l’arrivée de Chrystia Freeland à la tête de la diplomatie canadienne sera un « atout » pour les relations bilatérales, car « le gouvernement russe respecte l’expertise, des gens qui sont forts, et Mme Freeland est très forte dans ses idées et ses actions ».

« C’est un choix qui va ramener le respect, observe l'universitaire. Les gouvernements en général, mais les gouvernements autoritaires, dont la Russie, respectent la force, respectent des interlocuteurs forts et Mme Freeland avait une grande réputation comme journaliste et une très forte réputation comme ministre. Et la Russie va admettre qu’elle a une très grande expertise sur la Russie [où elle a déjà vécu] ».

Les négociations les plus fructueuses se font souvent avec des gens qui viennent avec des positions assez fermes, avec une position politique très forte et ça aboutit potentiellement sur des compromis. On a vu ça dans l’histoire récente.

Dominique Arel, titulaire de la Chaire d’Études ukrainiennes à l’Université d’Ottawa

M. Arel constate qu’il y a « rien de particulièrement controversé dans ce qu’elle [Freeland] a dit » sur la Russie. « Elle s’est élevée contre l’annexion de la Crimée, qui a été jugée par les pays occidentaux, incluant le Canada, comme contraire au droit international. En fait, ça a même été jugé récemment par la Cour pénale internationale comme un acte de guerre ».

Freeland-Tillerson, un duo gagnant?

« Elle dit ouvertement que le régime russe est un régime autoritaire, sinon une dictature. M. Tillerson, dans son témoignage de mercredi matin dans les audiences sénatoriales pour sa nomination comme secrétaire d’État, a dit la même chose. M. Tillerson est très respecté par Poutine et a même reçu l’ordre de l’Amitié », fait remarquer le professeur de l’Université d’Ottawa.

Il croit d’ailleurs déceler des « atomes crochus » entre Rex Tillerson, l'ex-PDG d'ExxonMobil et futur secrétaire d’État, qui a des affinités connues avec le maître du Kremlin, et Chrystia Freeland, qui a été chef de bureau à Moscou pour le Financial Times pendant quatre ans et connaît bien la langue et la culture russes.

Il estime qu’à l’heure où des milliardaires prennent les rênes du pouvoir à Washington, l’arrivée de l’ex-journaliste à la tête de la diplomatie canadienne, experte en économie politique et fine connaisseuse des milieux des affaires, pourrait être salutaire.

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