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Ce qui divise et unit les conservateurs albertains et québécois

Les stéréotypes ne manquent pas quand on pense à la droite albertaine. Des rednecks homophobes, des cowboys obsédés par l'exploitation pétrolière. Mais au-delà des clichés, les conservateurs albertains sont-ils bien différents de ceux du Québec? Décryptage avec deux experts.

Un texte de Laurence Martin

La comparaison entre les deux provinces est intéressante d’autant que le Québec, même avec son petit nombre de militants, aura beaucoup de poids dans le choix du prochain chef du Parti conservateur fédéral (PC).

Les conservateurs ont beau faire une sorte de retour au bercail ce soir, avec leur débat à Edmonton, l’Alberta est loin d’être la seule province à décider de l’avenir du parti longtemps dirigé par Stephen Harper.

Selon les règles établies par le PC en 2003, chacune des 338 circonscriptions fédérales détient le même nombre de points pour l’élection du prochain leader. Et comme le Québec compte 78 sièges contre 34 pour l’Alberta, le poids des Québécois sera plus du double de celui de leurs confrères albertains.

Mais leurs attentes, leurs perspectives sont-elles les mêmes?

Le politologue à l’Université de l’Alberta Frédéric Boily et le sociologue et chroniqueur Mathieu Bock-Côté nous aident à démystifier la question.

Régionalisme versus nationalisme

Une idée sur laquelle conservateurs québécois et albertains s’entendent en général, selon Frédéric Boily, c’est l’opposition à un gouvernement fédéral trop centralisé.

Dans l’Ouest, cela se traduit surtout par du régionalisme, soit le désir de réduire le pouvoir du gouvernement à Ottawa pour augmenter celui des régions. Par contre, « on accepte beaucoup mieux en Alberta, l’idée d’un cadre national, qui est celui du Canada, alors que du côté des conservateurs québécois, ça a toujours été plus difficile », explique M. Boily.

Cette distinction s’exprime d’ailleurs dans les slogans, confirme le sociologue Mathieu Bock-Côté.

[En Alberta], on voulait en finir avec l’aliénation de l’Ouest [...] C’était “The West Wants In”, alors qu’au Québec, ce serait plutôt “Quebec Wants Out”.

Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur

Pas que les conservateurs québécois soient en majorité indépendantistes, mais l’idée du nationalisme au Québec, ça n’a jamais été « de prendre le pouvoir à Ottawa, mais plutôt de dégager le Québec du pouvoir d’Ottawa », ajoute le sociologue.

Deux types de conservateurs québécois, selon Bock-Côté

Il faut toutefois faire attention de ne pas associer tous les conservateurs québécois au courant nationaliste, selon M. Bock-Côté, qui voit d’ailleurs deux types de conservateurs au Québec.

Le premier, plus idéologique, qu’il qualifie de « populisme libertarien », est fédéraliste et est présent, entre autres, dans la région de Québec.

Ces conservateurs souhaitent un État fédéral moins fort. Ils ont « un sentiment de révolte contre des élites qui ne les comprennent pas. » Ils ont un « côté très anti-taxes, anti-gouvernement », mais leur populisme est « anti-nationaliste », précise Bock-Côté.

« Ils sont généralement indifférents à tout ce qui touche au fait français et au nationalisme québécois », ajoute-t-il, sans doute parce que le nationalisme a longtemps été associé à la gauche.

Ils se sont révoltés contre le package deal souverainiste, en quelque sorte.

Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur

Au contraire, l’autre groupe de conservateurs, qu’il appelle « les conservateurs non idéologiques », tient souvent, lui, un discours nationaliste. Ils sont présents, entre autres, dans la banlieue de Montréal.

C’est un électorat, explique M. Bock-Côté, « qui a des réflexes de centre droit ». Il ne se pense pas nécessairement conservateur, mais il « témoigne d’une sensibilité plus conservatrice que progressiste ».

En général, on parle de gens qui ne sont « pas particulièrement enthousiasmés par les accommodements raisonnables », qui ne sont pas « des indépendantistes ardents », même s’ils l’ont peut-être déjà été, mais qui « veulent que le Québec fonctionne en français ».

D’après Bock-Côté, le Parti conservateur a souvent cherché à courtiser ce deuxième type de conservateurs québécois, qui possèdent « un nationalisme résiduel ».

Contre l’État… jusqu’à quel point?

Même si certains conservateurs québécois souhaitent une réduction majeure des programmes gouvernementaux, la droite au Québec, selon Frédéric Boily, est plus encline à être étatiste que celle de l'Alberta.

D’après lui, cela s’explique en partie par l’héritage de la Révolution tranquille. L’idée que l’État intervienne pour stimuler l’économie est plus acceptée.

Il y a cette différence de culture. La droite albertaine est traditionnellement beaucoup plus opposée à l’État que ne l’était l’ADQ au Québec.

Frédéric Boily, professeur de sciences politiques à l'Université de l'Alberta

Ce qui est paradoxal, ajoute M. Boily, c’est que Maxime Bernier prône une réduction de la taille et de l’intervention de l’État.

Le député beauceron propose par exemple la fin de la gestion de l’offre dans l’industrie laitière, un programme qui est pourtant très important pour les agriculteurs québécois. Plusieurs députés conservateurs, comme Steven Blaney, le défendent d’ailleurs.

La candidature de Bernier « jure donc un peu » dans le paysage québécois, selon M. Boily, alors que dans l’Ouest, il « est bien vu du Parti conservateur ».

Les accommodements « déraisonnables » : un terrain d’entente?

Le malaise exprimé par plusieurs électeurs québécois sur certaines pratiques d’accommodement raisonnable ne serait pas unique à la Belle Province, d’après Frédéric Boily.

Il y a aussi, au Canada anglais et en Alberta, « une certaine réticence à ouvrir trop grandes les portes de l’immigration » par crainte de problèmes d'intégration, et ce, même si l’Ouest a été une terre d’accueil pour les nouveaux arrivants ces dernières années.

Une étude récente de l’Université McGill révélait d’ailleurs que les répondants conservateurs, à travers le pays, s’opposaient à l’accueil d’un plus grand nombre de réfugiés au Canada.

Selon M. Boily, ces sentiments s’expriment plus chez les partisans conservateurs et moins dans les discours officiels des partis, même si on a vu Stephen Harper jouer sur ce thème lors de la dernière élection, lorsqu'il a voulu interdire le port du niqab pendant les cérémonies de citoyenneté.

Et la droite religieuse dans tout ça?

La droite religieuse est peut-être une des questions qui divise encore le plus les conservateurs albertains et québécois, même si les propos intolérants ou homophobes restent, somme toute, rares dans l’Ouest du pays et qu'ils interpellent peu l’électorat.

L’erreur qu’on fait souvent au Québec, c’est de croire que la droite au Canada anglais est fondamentalement une droite religieuse.

Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur

Reste que les valeurs de la droite morale et religieuse ont encore une place au sein du Parti conservateur. Il n’y a qu’à voir les candidatures d’Andrew Scheer ou de Brad Prost en Saskatchewan, qui se disent ouvertement contre l’avortement et contre le mariage gai.

Au Québec, même si tout le monde n’est pas progressiste, « ces questions ne sont pas politiquement engageantes », ajoute Mathieu Bock-Côté.

« Dans le rapport à la morale, conclut-il, il y a encore une différence de fond. »

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