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Couillard fait fausse route sur les signes religieux, croit Gérard Bouchard

La déclaration de Philippe Couillard selon laquelle la question du port de signes religieux ostensibles chez les titulaires de fonctions incarnant la neutralité de l'État est un « enjeu inexistant » fait bondir Gérard Bouchard, ancien coprésident de la commission Bouchard-Taylor.

En entrevue à 24/60, le sociologue soutient plutôt qu’il est « urgent » d’intervenir de « manière énergique », ne serait-ce qu’à titre préventif. Il estime que le premier ministre du Québec s’isole sur cette question, alors qu'il devrait plutôt saisir l’occasion que lui offrent les partis d’opposition pour légiférer à ce sujet.

Répondant à une offre de la Coalition avenir Québec (CAQ) d’appuyer le projet de loi 62 si le gouvernement y stipule que les juges, procureurs de la Couronne, policiers et gardiens de prison ne peuvent porter de signes religieux visibles, le premier ministre Couillard a fait valoir mardi que ce problème n’existe tout simplement pas.

« S’il faut attendre à chaque fois qu’il y a une crise pour intervenir, je ne suis pas certain que c’est l’idéal », rétorque M. Bouchard. « Il me semble que ce n’est pas une mauvaise politique de temps à autre que d’agir avant qu’une crise ne survienne, dans une manière préventive. »

Il rappelle par exemple que la décision de la Cour suprême d’autoriser un jeune étudiant à porter son kirpan, un poignard symbolique dans la religion sikhe, à l’école, avait semé « un émoi et une opposition considérables dans la population » et que tout le débat sur les accommodements raisonnables est « contaminé » depuis.

Si des juges demandaient à porter leur signe religieux pendant qu’ils siègent, si une vingtaine de policiers demandaient à porter un signe qui reflète leur religion, comment pensez-vous que les Québécois réagiraient? [...] Est-ce qu’ils diraient c’est un problème non existant, comme le pense M. Couillard? Non. On se retrouverait en pleine soupe encore une fois.

Gérard Bouchard

Selon le sociologue, le premier ministre doit constater que « la situation s’est quand même aggravée », et que « l’intolérance a monté » depuis quelques années.

« Les propos et les crimes haineux, le clivage entre les minorités ethnoculturelles et les immigrants d’un côté et la majorité francophone de l’autre, les libertés que prennent les radios ultrapopulistes et la violence dont s’autorisent les réseaux sociaux, ce sont des phénomènes qui n’existaient pas ou qui n’existaient pas à ce degré-là il y a 10 ans », souligne-t-il.

« Alors moi, je crois que c’est urgent d’intervenir, non seulement à cause de la tragédie qui est survenue à Québec la semaine dernière, mais à cause du fait que la situation se détériore. Pas d’une manière tragique mais, enfin, elle n’évolue pas dans le bon sens », estime M. Bouchard.

Alors qu’est-ce qu’on attend pour intervenir de manière énergique? Est-ce qu’on attend un autre accident, ou une autre crise ou quoi?

Gérard Bouchard

Dans ce contexte, M. Bouchard dit être « un peu surpris » que le premier ministre ait rapidement « repoussé de manière catégorique » l’offre de compromis faite par le chef de la CAQ, François Legault. Le chef péquiste Jean-François Lisée estime lui aussi que l’interdiction de porter des signes religieux pour ces personnes en autorité devrait figurer dans le projet de loi 62.

« Moi, ça ne me paraît pas tout à fait conforme aux déclarations de M. Couillard durant la dernière semaine », estime-t-il, avant de saluer l’« esprit de compromis » dont a fait preuve M. Legault.

Pourquoi M. Couillard n’en ferait pas autant? C’est difficile à comprendre. Parce qu’on dirait qu’il s’isole là. S’il y a véritablement un consensus qui est en train de prendre forme au Québec sur cette question-là, sur laquelle on se divise depuis 15 ou 20 ans, il ne faudrait quand même pas rater cette occasion.

Gérard Bouchard

Selon Gérard Bouchard, le projet de loi 62 que défend la ministre de la Justice Stéphanie Vallée est « incomplet » parce qu’il « se centre uniquement sur une composante de ce qu’est un régime de laïcité, c’est-à-dire la neutralité religieuse de l’État vis-à-vis de toutes les religions ».

Selon lui, d’autres « composantes absolument fondamentales » devraient également s’y trouver, comme un énoncé « clair et explicite » consacrant la séparation entre l’Église et l’État », et un rappel que tout citoyen « a la liberté de choisir ses convictions morales ou religieuses, et de les manifester en public. »

Nouvel appel en faveur d'une commission sur le racisme systémique

Une coalition regroupant une soixantaine d’organismes profite par ailleurs du 10e anniversaire de la création de la commission Bouchard-Taylor pour réitérer leur appel en faveur d’une commission sur le racisme systémique. Cette requête avait été présentée pour une première fois en mai 2016 dans une lettre écrite par Gérard Bouchard, Suzie O’Bomsawin, Will Prosper et Haroum Bouazzi.

Dans un communiqué publié mercredi, la Coalition pour l’égalité et contre le racisme systémique soutient qu’il y a « urgence d’agir » pour éliminer « les obstacles à la cohésion sociale ». Selon elle, les élus, « par leurs actions ou leur manque d’actions, ont joué un rôle dans la création du climat raciste et islamophobe qui a mené aux attentats de Québec ».

Le regroupement définit le racisme systémique comme étant « la production sociale d’une inégalité fondée sur la race dans les décisions dont les gens font l’objet et les traitements qui leur sont dispensés ».

L’inégalité raciale y est ainsi « le résultat de l’organisation de la vie économique, culturelle et politique d’une société ».

L’été dernier, la Commission jeunesse du Parti libéral du Québec avait également demandé une commission sur le racisme systémique, comme l'avait le conseil général du parti quelques semaines plus tôt. Le premier ministre Couillard s’était alors engagé à mener une réflexion « sérieuse » sur le sujet.

Mardi, M. Couillard a rejeté les accusations de racisme systémique lancées à son endroit par Québec solidaire, qui fait partie de la coalition. Le parti de gauche dénonçait que les personnes issues de minorités constituent seulement 2 % des 400 à 500 nominations effectuées chaque année par le Conseil exécutif.

Le premier ministre a toutefois admis qu’il y a « beaucoup de progrès à faire au Québec » en la matière.

La ministre de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion, Kathleen Weil, avait profité de l’occasion pour laisser entendre qu'elle annoncerait bientôt la mise sur pied d'un forum pour débattre de racisme systémique au Québec. Dans son communiqué, la coalition dit avoir eu « des discussions » avec le ministère à ce sujet.

La Coalition pour l’égalité et contre le racisme systémique comprend des organismes représentant des communautés culturelles, comme la Ligue des Noirs, le Forum musulman canadien et le Centre islamique Badr, mais aussi beaucoup d’autres à vocation plus large, dont Amnistie internationale, la Fédération des femmes du Québec et la Ligue des droits et libertés.

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