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Crise des médias : siffler en traversant le cimetière

La plus grande nouvelle des derniers jours dans le monde des médias n'est pas la transformation de La Presse en organisme sans but lucratif. C'est de voir combien le gouvernement Trudeau n'a toujours pas la moindre idée de la manière de composer avec les géants du numérique qui menacent la survie des journaux canadiens.

Une analyse de Michel C. Auger, animateur de Midi info

De tout ce qu’ont dit les dirigeants de La Presse, une seule est déterminante : 80 % des revenus de l’entreprise sont désormais siphonnés par Google et Facebook.

Dans ce contexte, il est peu utile d’analyser les différents modèles d’affaires adoptés par les grands quotidiens : tout le monde est dans le même bateau, c’est une industrie entière qui est en train de sombrer. On ne parle pourtant pas ici d’un secteur d’activité comme les autres, mais d’un des éléments essentiels à une démocratie en santé.

Jusqu’à la fin du siècle dernier, les grands journaux métropolitains étaient des entreprises très rentables. Ainsi, en 1993, le New York Times achetait le Boston Globe, un quotidien assez comparable à La Presse dans un marché assez comparable à celui de Montréal, pour 1,1 milliard de dollars. En 2013, le Times finissait par s’en départir pour à peine 70 millions. Au Canada, Québecor avait acheté Sun Media en 1998 pour près d’un milliard de dollars et a revendu ce groupe de journaux en 2014 pour 316 millions.

Presse écrite : une débandade qui s'est accentuée ces dernières années

Pour la presse écrite, la débandade a commencé au début de ce siècle et s’est fortement accentuée ces dernières années sans que cela ne semble inquiéter nos gouvernements. Les revenus publicitaires, et donc, les profits, ont pris le chemin des géants du web. Pour ajouter l’insulte à l’injure, ces géants ne paient aucune forme de droits d’auteur sur les contenus de ces journaux et des autres médias d’information qu’ils reprennent et diffusent dans leurs sites.

Pendant ce temps, le gouvernement Trudeau siffle en traversant le cimetière. Il s’est enfermé dans une logique tordue avec sa décision de ne pas imposer de « taxe Netflix », une façon simple de commencer à taxer le numérique.

Une fois de temps en temps, le gouvernement Trudeau murmure qu’il faudrait bien trouver le moyen de taxer les Facebook et autres Google, mais force est de constater qu’il n’y travaille pas sérieusement.

Il existe des solutions qui, si elles ne sont pas parfaites, ont au moins le mérite d’essayer. On pourrait, par exemple, s’inspirer de la Communauté européenne qui songe, dans un premier temps, à une taxe sur le chiffre d’affaires des géants du web, en attendant de trouver un moyen de taxer leurs profits.

Rien de tel à Ottawa, où on cultive plutôt les relations particulières avec les grandes entreprises du monde numérique.

C’est ainsi que Kevin Chan, un ancien directeur des politiques au Parti libéral du Canada, est devenu directeur des politiques publiques de Facebook Canada. Il a pu rencontrer de nombreux ministres fédéraux sans s’inscrire au registre du lobbying. De toute façon, Facebook n’a pas cru bon d’inscrire un seul lobbyiste auprès des autorités canadiennes.

De même, Leslie Church, la chef de cabinet de la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, a été directrice des communications et des affaires publiques de Google.

Dans les circonstances, on comprend mieux la réaction de Mme Joly à l’annonce faite par les dirigeants de La Presse, qui ouvre la porte à la philanthropie pour aider les journaux, mais qui reste silencieuse sur la question de l’aide gouvernementale.

Pas de tradition d'aide gouvernementale

Déjà, il serait étonnant que la philanthropie soit à elle seule suffisante, même si c’est un apport souhaitable. Les journaux auront bien du mal à soutenir la concurrence d’autres bonnes causes, toutes plus essentielles les unes que les autres.

Il est vrai qu’il n’y a pas de tradition d’aide gouvernementale aux journaux en Amérique du Nord contrairement à l’Europe, où la France, par exemple, consacre chaque année un milliard d’euros (1,5 milliard de dollars canadiens) à ses quelque 300 journaux.

Une chose est certaine, on ne réussira pas à faire accepter à l’opinion publique une aide directe à la centaine de quotidiens publiés au Canada si on laisse les Facebook et Google s’enfuir avec leurs revenus sans les taxer d’aucune manière.

Malheureusement, non seulement le gouvernement Trudeau ne semble pas pressé de taxer les responsables de la crise, mais il affiche une proximité troublante avec ceux-ci.

Les journaux canadiens sont essentiels à une démocratie en santé. Aujourd’hui, ils sont en péril et ont besoin d’une aide immédiate. Ce n’est pas un simple ajustement à leurs modèles d’affaires qui leur permettra de survivre en attendant des jours meilleurs.

Aujourd’hui, de grands journaux comme le Toronto Star ou le National Post sont menacés par une crise qu’ils n’ont pas provoquée. Il faut savoir que si certains de nos grands journaux devaient fermer leurs portes, on ne pourrait plus les ressusciter.

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