Un mot. Un seul mot. Indirectement. Il n'en fallait pas plus pour que Justin Trudeau hausse le ton d'un cran significatif face à ces terroristes qui financent leurs activités à coups de prises d'otages.

Emmanuelle Latraverse

  Une analyse d'Emmanuelle Latraverse

 

« Le Canada ne paie pas et ne paiera pas des rançons à des terroristes. C'est quelque chose que nous n'allons pas faire directement ou indirectement », a répété mardi Justin Trudeau, premier ministre du Canada.

Cinq syllabes qui disent tout.

Par cet adverbe de cinq syllabes, Justin Trudeau ferme la porte à tout compromis. Non, le Canada ne sauvera pas la vie d'un otage canadien par la porte d'en arrière, en utilisant un sauf-conduit pour monnayer ce qui n'a pas de prix. Le Canada ne paiera pas. Point final.

Certains diront que cette politique a toujours été celle du Canada. Stephen Harper l'a répété à maintes reprises lors des enlèvements de Canadiens aux mains des extrémistes dans le passé.

Mais depuis, la planète au complet sait qu'un « arrangement » obscur, un paiement de plus d'un million de dollars, aurait finalement permis la libération des diplomates Robert Fowler et Louis Guay, détenus pendant 130 jours par le groupe Al-Qaïda au Maghreb islamique dans le désert du Sahara.

Si le Canada a toujours nié avoir payé la rançon, quelqu'un l'a fait. Le rôle du gouvernement dans cette tractation n'a jamais été éclairé. Les ex-diplomates canadiens étaient finalement sains et saufs, avaient survécu à l'angoisse et à l'horreur de leur détention dans le désert. La lumière n'a jamais été faite.

Peut-être que tout le monde s'accommodait de ce flou. Cette zone grise avait certes été mal accueillie par nos voisins du sud, mais tant qu'elle subsistait, le Canada gardait une porte de sortie face à l'impensable. Après tout, malgré une certaine réprobation de la communauté internationale, c'est cette zone grise qui a permis à la France, l'Espagne, l'Italie de sauver plusieurs ressortissants des mains de leurs bourreaux.

Or, cette porte de sortie, le premier ministre Trudeau a voulu la fermer aujourd'hui. Le Canada ne paiera pas. Ni directement ni indirectement, dit-il.

Éviter la surenchère

Alors que Bob Rae, ami de l'otage exécuté John Ridsdel, a affirmé que le « Canada avait joué un rôle actif pour aider la famille à obtenir sa libération », le premier ministre a démenti le tout. Justin Trudeau a ainsi voulu envoyer le signal que le « Canada ne négocie pas ».

Si le gouvernement canadien ne paie pas, s'il ne négocie pas, que fait-il? Le rôle des affaires étrangères, de la GRC, des services de renseignements, des forces spéciales dans de tels cas demeurera toujours nébuleux. Les tractations qu'engage le Canada avec ses alliés et contacts sur le terrain le seront tout autant, tout comme une éventuelle opération de sauvetage, si elle devait avoir lieu, pour libérer l'otage canadien Robert Hall des mains d'Abou Sayyaf.

Mais une réalité demeure incontournable. La libération d'otages occidentaux a un prix, un énorme prix. Une vaste enquête du New York Times a révélé qu'entre 2008 et 2013, Al-Qaïda aurait empoché au bas mot plus de 125 millions de dollars américains grâce aux rançons payées principalement par des pays européens pour sauver la vie de leurs ressortissants. Les otages sont un investissement. Le Canada veut minimiser le risque. C'est bien la raison profonde pour laquelle le premier ministre tient à cette ligne dure.

« C'est quelque chose qui mettrait plus d'argent dans les poches des criminels pour qu'ils continuent leurs actes violents à travers le monde. Mais surtout, c'est quelque chose qui mettrait en danger la vie de tous les Canadiens qui vivent, voyagent, travaillent à travers le monde chaque année », a déclaré Justin Trudeau.

Et les familles des otages?

Cette implacable logique géopolitique est inévitablement confrontée au choix impossible qu'elle demande. Derrière chaque cas se cachent une vie, ses rêves, ses espoirs, ses amours. Derrière chaque otage se cachent des proches déchirés par la peine et l'angoisse. Derrière chaque John Ridsdel se cachent une famille, des filles, des soeurs, des amis étranglés par la douleur et l'injustice. Derrière le sang froid du premier ministre se cache aussi le poids de ce choix impossible pour ses ministres. Les commentaires de la ministre Marie-Claude Bibeau, les larmes aux yeux, en font foi.

La question demeure. Si, à en croire le premier ministre, le Canada ne paie pas, ne négocie pas, que reste-t-il aux otages et à leurs familles?

Bien des experts expliquent que les États ont de multiples moyens d'obtenir la libération d'otages par la porte d'en arrière. Certes, mais ce serait oublier que quand le gouvernement refuse de payer, ce sont souvent les familles qui finissent par le faire. À tel point que le président américain Barack Obama a récemment assoupli les politiques américaines pour permettre aux familles d'otages de négocier avec les terroristes et amasser les fonds pour payer les rançons.

Au Canada, c'est bien parce que quelqu'un a payé que Robert Fowler et Louis Guay ont été libérés. Et c'est bien parce que sa mère a réussi à amasser quelque 600 000 $ grâce à des dons privés que la journaliste Amanda Lindhout a finalement été libérée en Somalie en 2009. Il semble que la famille de John Ridsdel tentait elle aussi de négocier sa libération, de trouver les fonds pour lui sauver la vie.

L'insoutenable dilemme

Il est là le dilemme. Face aux exécutions barbares de ces groupes terroristes qui exploitent la peur, l'horreur pour financer leur violence, tous voudraient pouvoir revendiquer une autorité morale absolue. Quand la vie d'un Canadien pèse dans la balance, le gouvernement fait un choix, certes douloureux, mais fait un choix stratégique. Quand la vie d'un père, d'une mère, d'une soeur pèse dans la balance, une famille voudra toujours céder, car il y a de ces moments où l'amour passe avant les principes.

Donc, si le gouvernement Trudeau ne paie pas, ne négocie pas, mais laisse les familles des otages le faire, est-ce qu'il n'autorise pas justement cette voie « indirecte » tant dénoncée sur la place publique? Ou encore est-ce qu'il abdique une partie de ses responsabilités envers un de ses citoyens pour des raisons stratégiques plus larges? C'est le dilemme insoutenable des prises d'otage aux mains de groupes extrémistes d'une violence sans nom.

Le Canada a appris cette semaine que la ligne dure face aux terroristes a un prix tragique et douloureux. La vie de John Ridsdel. Quel sera le prix la prochaine fois? C'est là toute la question.

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